Retour vers le passé - Partie 6

Un coup sur la joue. Il sent sa chair s'écraser, ses mâchoires trembler sous l'impact. Quelqu'un est en train de le tabasser. Sous ses paupières closes, des points lumineux éclatent comme des bulles de savon. Il attend le coup suivant.

Mais rien ne vient. Il rouvre lentement les yeux. Ses oreilles doivent aussi se rouvrir par la même occasion, parce que les cris et les quelques rires autour de lui lui parviennent enfin. Il sent le froid contre sa joue meurtri. Ce n'est pas désagréable vu le coup qu'il vient de prendre.

Il veut porter sa main à son visage quand il se rend compte qu'elle est par terre. Tout comme le reste de sa personne. Il entend une voix nasillarde dire : « Alors Maxou, on tient plus sur ses gambettes ? ».

Il reconnaît la voix de Bruno, petite teigne qui tentait de régner sur le collège comme un ivrogne tente de régner sur l'industrie de l'alcool. Avec beaucoup d'obstination dans la bêtise. Max réalise qu'il est couché par terre, devant l'entrée du collège. Ou la sortie, ça dépend si vous venez d'être incarcéré ou libéré. Il se relève, sent sa joue s'échauffer là où elle a cogné le bitume et regarde autour de lui. Les élèves le regarde en souriant, pensant certainement qu'il a chuté par maladresse. Il croise le regard narquois de Bruno.

« Ne t'inquiète pas de mes gambettes Bruno, occupe toi plutôt de ton avenir ou tu vas finir en taule comme ton frangin... »


Le regard narquois s'efface.


« Comment tu sais ça toi ? »


Une lueur de rage, mêlée de la peur de voir son secret découvert. Max n'avait appris l'existence de ce frère que lorsque Bruno avait fait les gros titres après un racket qui avait mal tourné, bien des années plus tard.


« Laisse tomber... »

« Nan, j'laisse pas tomber, tu vas lâcher le morceau espèce de petit... »

« Hey, qu'est ce qui se passe ici ? »


Sauvé par un surveillant. Quelle gloire ! Bruno serre les dents, jette un dernier regard plein de promesses de turpitudes en tout genre et quitte le collège.


« Qu'est ce qui t'es arrivé toi ? » demande le pion à Max.

« Rien, j'ai glissé... »

« Alors rentre chez toi et mets toi de la glace sur cette joue. »


Rentrer chez lui... Max voudrait bien... Mais son véritable chez-lui est à quelques années de lui. Alors en attendant, il rentre chez son ancien chez-lui.

Qui a le mérite d'être bien plus près.

En rentrant chez lui, Max s'endort comme une masse. Personne chez lui, sa mère était de garde de nuit. Il sombre dans un néant de fatigue, comme s'il n'avait pas dormi depuis plusieurs jours. A priori, les sauts dans le temps, ça crève. Il s'endort, essayant de ne pas se demander à quel âge il va se réveiler demain.


Le réveil. De quel année ? Il tend une main vers sa joue pour vérifier s'il a une barbe. Un éclair de douleur lui révèle qu'il n'a pas de barbe mais un hématome à la joue.


« Toujours 14 ans... »


Il se lève en plissant les yeux face à la lumière du matin...

Un regard au réveil : 14h30

Okay, la lumière de l'après-midi.


Il se rejette dans son lit, au grand dam des lattes de son sommier.


Faire le vide. Faire le point.

Il aimerait surtout faire le mort. Non, pire, il aimerait même corriger les dissertations de ces élèves là. Tout sauf ça. Il vient de faire une sorte d'aller-retour dans le temps... Il n'y comprend rien... Il est étonné de l'accepter comme ça, de prendre presque normalement le fait qu'il ait voyagé dans le temps. Par « normalement », il n'entend pas calmement. Mais pour un événement comme celui-ci, il est étonné de ne pas courir nu dans toute la ville en annonçant la fin du monde, voir la fin de la Star Academy. Voilà qui choquerait probablement plus les masses.

Puis il réalise que la Star Academy n'existe pas encore.


« Enfin une bonne nouvelle. »

« Quelle bonne nouvelle ? »


Il sursaute sur son lit, au grand désespoir des lattes du lit. Il se pensait seul. Saleté d'habitude de jeune homme vivant seul depuis plusieurs années.


« Maman ? »

« Ben tiens... Et puis quoi encore ? »


Une tête brune passe par l'encadrement de sa porte. Elisabeth. Sa grande sœur. Max pousse un soupir et laisse sa tête retomber sur son lit.


« C'est vrai que tu n'es pas encore partie... »

Liz ne quitterait la maison que dans... quoi ?... deux ans ? A la fin de ses études de psycho. Pour l'instant, elle le regarde du haut de ses 22 ans.


« Partie ? Partie où ? »

« Hein ? Bof, rien, laisse tomber. »

« Mais qu'est ce qui t'es arrivé à la joue ?! »


Elle vient s'assoir à côté de lui et lui attrape le visage, pressant bien évidemment sur la joue incriminée.


« Yaouch ! Tu me fais mal ! »

« Tu t'es fait tabassé ou quoi ? »


Son ton inquiet le fait sourire. Elle a toujours joué à la maman avec lui. L'apanage de la sœur ainée.


« Non, t'inquiète pas, j'me suis juste ramassé en sortant du collège. »

« Tu es sûr ? Tu me le dirais si tu t'étais fait racketté hein ? »

« Bien sûr frangine, t'inquiète... »

« Tu sais que tu peux tout me dire hein ? »

Il a un sourire ironique et détourne le regard.


« Ouais... Presque tout. »

« Max, qu'est ce qui s'est passé ? »


Les images des dernières heures lui tournent dans la tête. Elles lui écrasent le cœur, lui font tourner la tête. Il se sent au bord de la nausée. Une désagréable impression d'être un bout de bois dans une rivière en crue, bringueballé et embarqué Dieu sait où. Il tourne la tête et plonge dans le regard inquiet de sa sœur. Ils ont toujours été très proches.


« Liz... Je peux vraiment tout te dire ? »


Se confier. Partager le fardeau. Trouver de l'aide.


« Bien sûr p'tit frère... Qu'est-ce qui se passe ? »

« Même si ce que je te dis te paraît invraisemblable ? »

« Invraisemblable ? Depuis quand as-tu découvert le vocabulaire français toi ? »


Une gentille petite vanne. Comme d'habitude. Mais c'est vrai que Max ne brillait pas par sa maitrise du français lorsqu'il était ado.

Il pousse un soupir.


« Depuis que je... enfin... Nom de Dieu, je ne sais même pas par où commencer. »

« Essaye par le début, ça marche généralement bien. »

« Mon problème frangine, c'est que mon début se trouve à la fin. »

« Okay, t'as pris un sacré coup toi... »

Il s'assoit sur son lit, toujours les yeux dans le regard de sa sœur. Il lui prend les mains.


« Mais Max ! Tu trembles ! »

« Écoute moi Elisabeth... Je n'ai pas 14 ans. J'ai 24 ans. Je suis agrégé de Lettres Modernes, je vis à Paris et j'enseigne le français à des collégiens et des lycéens. »

« Oooookaaaaay. On t'a frappé avec quoi ? Un dictionnaire ? Un réverbère ? L'intégrale de Zola ? ».

« Tu ne vas très certainement pas me croire Liz, mais je me suis réveillé ce matin avec 10 ans de moins. J'avais une vie, ma vie d'adulte. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi, j'ai peine à concevoir que ce soit possible, mais c'est pourtant arrivé : j'ai remonté le temps. Je suis là, dans le corps que j'avais à 14 ans. Mais à l'intérieur, je suis le Max de 10 ans plus vieux. »

« You're kidding me ! »


Il éclate de rire. Il avait oublié que Liz avait eu sa période anglophile. Elle parlait la moitié du temps en anglais pour s'entrainer. Ça tenait peut-être aussi au fait qu'elle sortait en cachette avec un australien de 34 ans. Chose qu'elle avait tenu cachée jusqu'à bien des années après leur séparation.


« No Sis, I'm not kidding you... I don't know what's happening to me. That... time gap... it's so weird. First, I thought I was trippin' or high... But I'm really older than what you see when you look at me ! »


Liz ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes.


« Depuis quand tu parles anglais ? T'as toujours été une quiche qui ne sait dire que bonjour, merci, au revoir et capote ! »


C'est vrai que le mot « condom » le faisait rire quand elle était un jeune ado idiot et boutonneux.

« Je sais beaucoup de choses que le Max que j'étais à 14 ans ne savait pas. Liz, j'ai 10 ans de vie en plus dans ma tête ! 10 ans d'expérience, 10 ans de connaissances, 10 ans !! »

« Franchement, tu n'espères pas me faire gober ça ? »

« Non, je ne veux pas te le faire gober... Je veux juste que quelqu'un sache, que quelqu'un m'aide. Je suis paumé Liz, je ne sais pas ce qui m'arrive ! »

« Et moi tu me fais flipper, arrête donc ton délire ! »

Max pousse un soupir exaspéré. Aux grands maux, les grands mots.


« Comment va Peter ? »


Elle retire précipitamment ses mains de celles de Max.


« Pet... qui ? »


Son visage vire au cramoisi.


« Peter, cet australien de 34 piges avec qui tu sors. »

« Comment... Tu m'as espionné petit salopard ? »

« Non Liz, c'est toi qui me l'as dit ! »

« Je ne t'ai jamais dit ça ! »


Max se lève d'un bond et se met à arpenter la chambre.


« Si Liz, tu me l'as dit plusieurs années après votre rupture. Car vous allez rompre. Je crois qu'il te trompait ou un truc comme ça. Enfin qu'il te trompe. Tu l'as surpris au lit avec une autre un jour. »

« Non Max, je ne marche pas. Tu m'as suivie, et maintenant tu essaies de te foutre de moi ! J'arrive pas à croire que tu m'aies espionné bon sang ! »

« Je ne t'ai pas espionné ! Qu'est ce que je pourrais te dire pour que tu me croies ?! »

« Rien, tu ne me feras pas croire que le jeune puceau que j'ai sous les yeux est en fait un type de 24 balais ! »

« Ah ! Tu veux qu'on parle de sexe ? »

« Pourquoi, t'as besoin d'une leçon ? T'as repéré une fille ? C'est pour ça que tu veux faire ton intéressant ? »

« Non idiote, tu l'as dit toi même, j'étais puceau à 14 ans... »

« Tu ES puceau à 14 ans ! »

« Alors comment tu expliques qu'un puceau de 14 ans puisse te parler de comment faire un cunni, du plaisir des préliminaires ou bien des positions les plus propices à l'orgasme féminin ? »

« Toi, t'as encore maté les pornos de papa ! »

« Arrête bon sang ! Je te dis ça parce que j'ai une vie sexuelle ! Je le sais parce que je l'ai pratiqué ces dernières années ! Plutôt souvent si tu veux tout savoir... »

« Chuis sensée gober tout ça ? Ecoute frangin, si tu veux partir en délire, je vais te suivre ! Prédis moi l'avenir ! Annonce moi un truc qui va se passer ! »

« Pas con... mais quoi ? »

« Ah ça, c'est toi qui vient du futur ! »

« Oui, mais qu'est-ce que je peux t'annoncer qui arrivera bientôt ? C'est ça que je cherche ! »


Un bruit de clés dans la serrure. Leur mère rentre du travail.

Elisabeth se lève et regarde son petit frère de toute sa hauteur. Max pense intérieurement qu'elle ne pourra plus faire ça longtemps, il la dépassait à 15 ans.


« Ecoute petit frère, je t'interdis d'emmerder Maman avec ton délire ! C'est son anniversaire demain, pas question qu'elle s'inquiète qu'un coup sur la tête t'ai fichu le cerveau en vrac, compris ? »


Max écarquille les yeux.

L'anniversaire de sa mère ? Demain ?

Elle est née un 12 septembre.


« Attends... j'ai 14 ans, hein ? »

« Malgré ton délire, ouais, t'as 14 ans p'tit gars. »

« Donc on est en 2001... »

« T'as bossé tes maths en plus de l'anglais ? »

« Quelle heure il est ? »

« Quoi ? »


Max tremble, il hurle sa question plus qu'autre chose :


« Quelle heure il est ?! »


Un coup d'oeil à sa montre et sa soeur lui répond :


« 14h45. »


Il lui attrape le bras et la ramène dans la chambre en fermant la porte.


« Écoute moi Liz, écoute moi très attentivement. Au moment où je te parle, un attentat a lieu à New York. Ou va avoir lieu dans quelques minutes si je ne me gourre pas dans le décalage horaire. Deux avions vont percuté les tours du World Trade Center, des avions détournés par des terroristes d'Al-Qaida. Les flashs infos vont prendre l'antenne toute la journée. »

« Arrête Max, tu deviens morbide ! »


D'un geste rageur, elle retire son bras de la poigne de son frère et quitte la chambre. Max n'a que le temps de lui dire :

« Ne dis rien à Maman ! Quoi qu'il arrive, ne lui dis rien. »

« Bien sûr que je ne vais rien lui dire, imbécile ! »


Max la regarde partir d'un pas furieux. Il l'entend embrasser leur mère. La télé est allumée.

Lorsqu'il pénètre dans le salon, sa mère se jette sur lui en voyant son visage tuméfié.


« Max, qu'est-ce qui t'es arrivé ?! »

« J'ai glissé à la sortie du collège ! »

« Mais bon sang, il faut que tu ailles passer une radio ! »

« Non, je t'assure maman, c'est juste un bleu, ce n'est r... »


« Nous interrompons nos programmes pour un flash d'informations exceptionnel ! Il y a quelques minutes à peine, un avion de ligne aurait percuté l'une des tours du World Trade Center à New York. »


Des images de la première tour en flammes apparaissent à l'écran tandis que la voix-off continue :


« Nous n'avons pour l'instant que peu d'information sur ce grave accident. Il s'agirait d'un Boeing de la compagnie American Airlines qui aurait dévié de sa route et... Oh mon Dieu ! »


A l'écran, en direct, un avion percute la seconde tour.


La mère de Max porte la main à sa bouche, retenant son souffle, choquée, le regard fixé sur l'écran.

Max regarde sa sœur. Cela aurait pu être comique de la voir dans l'exacte posture de sa mère si le moment n'avait pas été aussi tragique. Si seulement ses yeux avaient été posées sur l'écran et non sur Max, qu'elle regarde d'un air paniqué.

Max ne peut que secouer la tête et articuler en silence ces mots à sa sœur :


« Ne... dis... rien. »

Me wa kokoro no mado desu

Fenêtre du cœur, fenêtre sur l'âme,
Tristes paysages où pleuvent les larmes
Levers de soleil au lever du lit
La nuit s'endort quand tu me souris
Vitrine que tu tentes parfois de teinter
Je triche, je ruse, au judas de tes yeux je suis resté

Avant d'embrasser tes lèvres, doucement
J'embrasse ton regard, ainsi sachant
Quel goût elles auront,
De ton cœur, quel sera le son.


L'œil est la fenêtre du cœur
Proverbe japonais

Retour vers le passé - Partie 5

*BOM BOM*

L'impression d'avoir la tête encastrée dans un téléviseur diffusant la Star Academy. Ou dans un broyeur à cerveau. C'est la même chose ceci dit, la redevance en moins.

*BOM BOM*

Max ne se souvenait pas qu'il pouvait être possible d'avoir les paupières aussi lourdes. Persuadé d'avoir deux gremlins accrochés aux paupières, il lève la main et se frotte le visage. Pas de gremlins. Juste une belle barbe de trois jours.

*BOM BOM*

Il ouvre les yeux d'un coup, tout le poids envolé. Son cœur s'emballe.
Une barbe ?
D'un saut assuré et gracile, il bondit hors du lit et s'éclate l'orteil contre la porte de la salle de bain. En jurant tout ce qu'il peut, il allume la lumière de la salle de bain... de sa salle de bain. Il se regarde dans le miroir et se retrouve nez à nez avec son visage. Son vrai visage. Celui d'un type de 24 ans. Pas 14, 24 ! Il passe sa main sur sa joue rêche comme du papier de verre. Plus de peau de bébé...

- Un rêve... juste un rêve...

Il se pince le bras. Il était bien réveillé.. Le rêve lui avait paru si vrai. Il sourit à son reflet. Quel idiot... La viande d'hier soir devait être avariée pour qu'il parte dans un tel délire... Son sourire se mue en rire. Retourner dans le passé... Sympa le rêve !

*BOM BOM*

Tandis qu'il hoquète de rire comme un idiot devant son reflet, Max réalise qu'on frappe à sa porte depuis tout à l'heure. D'un pas vif et claudicant, il se dirige vers sa porte. Réalisant qu'il est en caleçon, il attrape un pantalon qui était délicatement rangé en boule dans un fauteuil avant d'ouvrir la porte.

- Ah ben quand même ! J'étais à deux doigts de passer à la hache pour ouvrir ta porte !
- Moi aussi je suis content de te voir maman !
- Je te réveille ? Tu savais pourtant que je venais aujourd'hui !
- Ma chère maman, arriver avec 24h d'avance à un rendez-vous peut expliquer le fait que j'étais encore en train de dormir ! On ne devait se voir que dimanche...
- Et à ton avis triple buse, on est quel jour ?

Et sur cette question, elle le repousse pour entrer.

- Ben samedi, c'te question...
- T'as encore fait la bringue toi...
- Euh possible, j'ai un peu la tête en vrac... Pourquoi ?
- Parce qu'on est dimanche, et que samedi c'était donc hier... Tu suis le raisonnement ?
- Comment ça on est dimanche ?!
- C'est en tout cas dimanche pour le reste de la population de notre fuseau horaire...

Max se pince le nez en fermant les yeux. Impossible de se rappeler ce qu'il avait fait la veille... Ni l'avant-veille d'ailleurs.

- J'ai du prendre une charge monumentale moi...
- T'es sorti boire un coup avec tes collègues ?
- J'aimerai bien le savoir... C'est le blackout total là...
- Tsss... tu bois trop mon fils...
- Bref, passons... Je te sers un café ?
- Volontiers.

Il se dirige d'un pas un peu moins claudicant vers sa cuisine.

- Qu'est ce qui t'arrive au pied ?
- Une lutte matinale avec un chambranle de porte.
- Ce n'est pas toi qui a gagné apparemment...
- On a convenu d'un cessez-le-feu jusqu'à lundi matin.

Sa cafetière... Douce et agréable source de réveil matinal... Tandis qu'il regarde le café passer, tentant de ne pas entendre sa mère en train de ranger le bazar dans son appartement, il repense à son rêve. Max n'est pas du genre à se souvenir de ses rêves. Pourtant, celui-ci paraissait tellement réel qu'il se souvient de tout, depuis l'odeur des couloirs du collège jusqu'à la tête de Mathas quand il lui a cloué le bec...

- Tu n'as jamais pensé à avoir une copine ? Ça t'obligerait à garder ton appartement plus salubre qu'un bidonville du tiers-monde.
- Avoir une copine... si. La garder, c'est une autre paire de manches.
- Si tu arrêtais de les quitter tout le temps au bout de quelques semaines aussi.
- On ne va pas avoir de nouveau cette discussion dès mon réveil maman.
- D'accord, j'attendrai le déjeuner.
- Trop aimable...

Le visage de Léa lui revient en mémoire... Ses mèches sortant en pagaille de son bonnet, son regard apeuré en cours de français... Et ses cris muets lorsqu'elle tapait à la vitre de la voiture de son père.

- Maman... Tu te souviens de Léa ? Léa Berstein ? Elle était avec moi au collège.

Un bruit de verre brisée éclate dans le salon. Max passe la tête par la porte de la cuisine pour voir sa mère, pâle, qui regarde dans sa direction. Croisant son regard, elle se baisse précipitamment en râlant :

- Ah, si tu rangeais un peu ce bazar ! Ça n'arriverait pas ! Que diraient tes élèves s'ils voyaient dans quelle porcherie tu vis ?
- Ça me ferait un point commun avec eux... Laisse ça, je vais balayer.

Enfin assis autour de la table du salon, deux tasses de café fumant promenant leur fumet délicat près de ses narines, Max repose la question à sa mère.

- Donc, Léa ? Tu te souviens d'elle ? On était au collège ensemble...
- Erm... Léa ? Non, ça ne me dit rien... Tu ne m'as jamais parlé d'une Léa...
- Ah bon ? Pourtant je crois me rappeler qu'on était super potes étant gamins...
- Et ta soirée ? Qu'as-tu fait pour te mettre dans un tel état au réveil ?
- Alors là... si je savais... Il faudrait que j'appelle les copains pour le savoir je crois... Pourtant je n'ai pas la gueule de bois...
- Tu commences à supporter l'alcool alors.
- Peut-être... J'ai fait un drôle de rêve cette nuit... Je rêvais que je me réveillais à 14 ans alors que j'aurais du en avoir 24. Je retournais au collège et tout, je voyais mes profs et tout le toutim... Un peu zarb comme rêve...
- Hahaha...
- Quoi « hahaha » ?
- Tu m'avais fait le même délire un jour, quand tu étais au collège. Tu voulais me faire croire que tu étais plus vieux que ton âge, que tu avais rajeuni ou je ne sais trop quoi... Tout ça pour esquiver le cours de français de ce prof qui t'horripilait... Comment s'appelait-il déjà ?

Un grand froid remplace les gorgées de cafés qui coulaient le long de son œsophage.

- Ma... Mathas.
- Oui, c'est ça ! Quel sale gosse tu faisais...
- J'avais quel âge ?

Pas 14 ans, qu'elle ne dise pas qu'il avait 14 ans...

- Oulah... euh... Tu devais avoir 13 ou 14 ans je crois... Je t'avais menacé de t'envoyer en cours en pyjama !

Un rêve... ce n'était qu'un rêve... Il avait rêvé de ce moment...
Non, impossible... C'était trop réel... Si cela s'était bel et bien passé, si c'était un souvenir... il y avait trop de détails qui clochaient. S'il avait réellement dit à sa mère qu'il avait rajeuni, pire, qu'il avait fait un bond en arrière dans le temps... C'aurait été une blague de gosse. Mais dans ce cas, comment aurait-il pu clouer le bec à Mathas comme il l'avait fait ?
Aussi improbable qu'elle soit, quand il n'y a plus qu'une explication, c'est la bonne.

*BOM*

Mais s'il avait vraiment fait un saut dans le passé... Pourquoi était-il revenu ? Et d'ailleurs, pourquoi y était-il allé ? Et comment ?

Du délire... juste du délire...

*BOM BOM*

- C'est moi où il y a quelqu'un qui tape à la porte ?
- Hein ? Non, il n'y a personne... Mais Max, qu'est ce qui t'arrives ? Tu es tout blanc...

*BOM BOM*

- Ça doit être le contrecoup... de la fiesta... t'en fais pas...

Max tentait de se lever lorsqu'un voile noir passa devant son regard. Il entendit vaguement un bruit de porcelaine brisée au loin. Peut-être un cri de sa mère. Il dut heurter le sol à un moment donné mais le voile noir devint plus opaque encore, murant tous ses autres sens. Il ne sentait rien, n'entendait plus rien. Juste un battement, comme si son cœur allait s'arrêter.

*BOM*

La Dame

Est-elle donc si volage pour m'échapper encore ce soir ? Ma dame, ma douce, ma délicate qui m'échappe et me glisse entre les mains comme l'eau de pluie... Je l'attends parfois longtemps, assis au creux de mon songe, je l'attends encore et encore. Et quand je l'attends, elle ne vient pas. Alors je me contente de rêvasser à défaut de rêver, patiemment dans l'expectative de son arrivée.

Je chéris les souvenirs de ces moments passés, de ces tracés volontaires et de ces volutes endiablées. Doux moments en tête à tête, rien qu'à moi, rien qu'à toi, rien qu'à nous. Nous... Existe-t-il ce soir ? Es-tu encore là ? Pourrais-je un jour t'enlacer de nouveau ?


Soudain, elle est là. J'espère, mon cœur s'éveille. Je la vois, belle comme jamais aucun mot ne pourra la décrire, douce comme aucun vers n'a pu lui rendre hommage.

Je vibre, je tremble, je souris bêtement.
Elle est là, en face de moi. Je tends la main, prêt à prendre la sienne. Je vois sa main se lever dans un geste vers moi. Mais loin de s'arrêter dans ma direction, le bras continue de monter, je le vois s'élever au-dessus de sa tête puis passer derrière pour caresser un visage qui se tient dans son dos. Elle est lovée, dans le creux des bras d'un autre, un autre qui n'est pas moi.

Cœur se serre, cœur se perd. Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ?
Injuste...
Triste...

Jaloux...
Désabusé...

Ainsi, elle en a préféré un autre que moi, me laissant seul face au vide, affrontant en solitaire l'ombre blanche.


Seul, je pleure. Des larmes sans eau, une encre sans pigment.
Désert. Grains blancs à l'infini. Est-ce là le reflet du blanc de mes yeux ? Ou juste l'absence ? L'absence d'elle ?


Saule pleureur, sot, le pleureur, idiot du village de plumes qui comprend tardivement que cœur qui soupire, n'a que ce qu'il mérite.


Ce soir, elle m'abandonne, me quitte. Après tout, elle n'avait rien promis. Elle ne promet jamais. Elle n'est pas faite pour un seul homme. Je la regarde donc partir loin de moi. Loin des yeux, loin de la plume.


Et face à ma page blanche, dame Inspiration m'abandonne.
Mais tandis qu'elle disparaît dans une ombre, une dernière œillade, un murmure muet.

Défi ? Moquerie ?

Idiot que je suis...
Même absente, elle est présente.

Preuve en est que ce soir, ma page n'est pas restée blanche.

Pardonne moi ma tendre...
D'avoir jamais douté de toi.

Clé de cuir

Couverture de cuir, enfin ouverte
Qui enferme pensées et idées
Jetées sans merci à la page vorace,
Accueille sans sourciller l'ire rapace,
La tristesse acide et la danse éthérée
Des pensées qui seraient ma perte...

Car moi, je ne veux que rêver
Laissons donc, sans un mot,
En mots d'encre sans héraut
Glisser la plume sans pitié.

Alors couchons sur vélin caressé
Les portes qu'il me faut fuir
Serrure de papier, clé de cuir
Car moi, je ne veux que rêver

Retour vers le passé - Partie 4

La journée s'était poursuivie tant bien que mal. Max faisait semblant au possible d'avoir le niveau d'un collégien moyen, voir cancre vu son passif. Ce n'était guère difficile en cours de maths... Il n'avait jamais su résoudre des équations aussi bien à 14 ans qu'à 24 ans alors le prof de maths n'y avait vu que du feu.


Ils quittaient enfin la pris... le collège à la fin de la journée, avec Léa. Max était perdu dans ses pensées, les mêmes pensée qui l'obsédaient depuis le matin. Est-ce qu'il était devenu fou ? Etait-il un de ces gamins accrocs aux jeux-vidéos et au bouquin de science-fiction qui sombraient dans la folie comme le disait si bien Famille de France à l'époque ?


Non... Impossible qu'il puisse inventer tout ce qu'il savait. Non seulement ses connaissances scolaires et universitaires mais aussi son expérience de la vie... Quel gamin de 14 ans savait remplir une déclaration d'impôts ? Déclarer ses revenus à la Caisse d'Allocations Familiales ? Payer des factures, gérer un budget, toutes ces choses de la vie d'un adulte ?


Et les femmes ? Certes, un homme ne pouvait pas comprendre entièrement une femme, même Freud avait échoué après tout, mais il en savait bien plus qu'un gosse de 14 piges...

- A quoi tu penses ?

Comme à son habitude, Léa l'interrompait dans ses pensées alors même qu'il avait oublié sa présence.

- Hmmm... A rien de bien intéressant... Tu connais Freud ?
- Fred qui ?
- Non, rien...

Max poussa un long soupir, à fendre l'âme et la banquise. Ses pensées revinrent sur Léa. Il n'arrivait pas à se rappeler pourquoi ils s'étaient perdus de vue alors qu'il se souvenait très bien qu'elle était sa meilleure amie... Une chape de brume s'abattait sur cette partie de sa mémoire. Mais il n'arrivait pas à décider si c'était ce petit saut dans le passé qui lui avait retourné les neurones façon shaker ou si c'était simplement sa mémoire qui lui faisait défaut.


- Et merde !

Tiens ? Il avait pensé à voix haute ? Il jeta un regard à Léa et se rendit compte qu'elle s'était arrêtée et fixait quelque chose par delà la grille du collège. Apparemment, ce n'était pas lui qui avait juré à voix haute. Il suivit son regard et ses yeux se posèrent sur un homme de quarante ans, habillé d'un costume gris anthracite et à la mine passablement renfrognée. Il était assis contre la portière d'une vieille Ford noire.

*BOM*

Max hoqueta, autant à la vision de l'homme qu'au saute d'humeur de son coeur.

- C'est... ton père ?
- Ouais...

*BOM BOM*

- J'dois te laisser Max, désolée... On se revoit demain, d'acc' ?
- D'acc...

Il finit sa phrase en serrant les dents, son coeur semblant pris d'une soudaine envie d'aller gambader dans la toundra glacée de la cour de récréation.

*BOM BOM BOM*

D'une vision qui commençait à se troubler, Max regarda Léa baisser la tête devant son père et monter en silence dans la voiture. Son père lui dit quelque chose. A voir son visage, cela ne devait pas être un compliment.

*BOM BOM*

Max n'arrivait plus à mettre un pied devant l'autre et avait l'impression que sa poitrine allait s'ouvrir en deux. Il leva les yeux vers Léa qui croisa son regard alors qu'il tombait à genoux. Il vit les yeux de Léa s'arrondir, sa bouche s'ouvrir et crier son nom en tapant à la vitre tandis que la voiture démarrait.

*BOM*

Quant à Max, lui, tout ce qu'il vit après ça, c'est un voile noir. Il ne sentit même pas la morsure du froid bitume tandis qu'il s'écroulait au sol.

Catharsis poétique

Rêveur sur le pont, au dessus de la scène
Contemple ses songes dans la nuit d'ébène
Paysage mystérieux aux limites de passion
Lové, endormi, au cœur de l'imagination.

Rêveur à la petite boite en bois
En bois de cerisier, de guingois
Sorti d'une poche imaginaire.
Il la regarde, la tient en l'air.

Rêveur qui fait jouer dans la serrure
Une clé de raison, vieille, pleine de rayures
Faisant sauter le couvercle, dans une mélodie
Une mélopée aux douces notes assourdies.

Rêveur qui attrape les songes éthérées
Et souffle dessus, en poussière de Morphée
Pour les glisser, cendres et souvenirs
D'un moment passé, sans rire, sans ire.

Rêveur referme la boîte à malice
Ferme les yeux, doucement se glisse,
Dans le fleuve d'une vie apaisée
Où songes et rêveries sont passé.

Retour vers le passé - Partie 3

Le collège. Ses murs gris, ses colonnes grises, ses pions à la grise mine, sa CPE à la moustache grise... Lorsqu'il franchit les grilles d'entrée, il se fait l'effet d'un évadé d'Alcatraz qui retourne en cellule après une cavale de plusieurs années. Il aurait bien trainé les pieds pour manifester sa désapprobation, mais c'aurait été là le comportement d'un gosse de quatorze ans. Et peu importe ce que sa mère, Léa ou même son miroir lui disaient, il-n'avait-pas-quatorze-ans !


- Qu'est ce que t'as à regarder tous les murs comme si tu les voyais pour la première fois ? Lui lança Léa.

Max sursaute en se rappelant qu'il avait à coté de lui une amie qu'il n'avait pas vu depuis... et bien près de dix ans. D'ailleurs, il ne parvenait pas à se rappeler pourquoi ils s'étaient perdus de vue cette année là.


- C'est rien... chuis mal réveillé, lui maugréé-t-il dans sa barbe qu'il n'a pas encore.

Mais alors sacrément pas réveillé, pense-t-il pour lui-même.

Ils rentrent dans la cour de récréation. Mon dieu, je suis dans un cour de récré... mais merde quoi... j'ai vingt-quatre ans, et je suis dans un cour de récré. C'est une blague cosmique, on me fait une super caméra cachée de là-haut, ça doit bien se marrer chez les anges...


Il suit Léa dans les dédales de couloirs car, avouons-le, qui serait capable de se rappeler de l'emplacement de sa salle de français dix ans après s'y être assis pour la dernière fois ? Ils arrivent devant la porte de la salle, y rentrent et...

- Aaaaah mais c'est monsieur Maximilien qui nous fait l'honneur de sa présence... Pas trop pressé monsieur Maximilien ? On s'est mal réveillé monsieur Maximilien ?

Les poils de Max se hérissent à entendre cette voix nasillarde qui l'a tant moqué durant toute son adolescence. Il regarde Mathas, son prof de français d'un oeil vitreux, voir bovin. Dans un soupir :


- Vous n'avez pas idée...
- Et bien si votre modeste personne veut bien s'assoir, nous allons peut-être pouvoir commencer le cours.

Il suit Léa en espérant de tout coeur que sa place soit à coté de la sienne parce que dans le cas contraire, il n'a foutrement aucune idée d'où elle peut bien se trouver dans la salle aux néons blafards.
Il s'assoit à coté d'elle, personne ne semble réagir... il a peut-être vu juste.

- Bien, fait la voix horripilante de Mathas, vous êtes tous censés avoir lu entièrement l'oeuvre au programme désormais... Il est temps maintenant de vérifier qui a bien fait son travail... et qui ne l'a pas fait.


Prenant sa liste de classe, il la parcourt en se demandant qui sera sa première victime. Par réflexe, du à des années de conditionnement de la torture Mathassienne, le coeur de Max s'emballe autant que la langue du chien de Pavlov pouvait saliver... Il se penche vers Léa tandis que le doigt de Mathas descend et remonte le long de la liste :

- Euh dis... c'est quoi l'oeuvre au programme ?

Les yeux de Léa s'arrondissent.

- Toi, tu vas te faire descendre en flèche... t'as pas lu le bouquin ?
- Je vais me faire descendre en flèche si tu ne me dis pas ce que c'est...
- Et l'heureux élu est... Monsieur Maximilien ! Claironne la voix de Mathas, sous les rires peu surpris de ses camarades, habitués aussi de voir Max être la cible privilégiée du prof.
- L'illusion comique, lui souffle doucement Léa, l'air mortifié, persuadée que Max va déguster pour pas un rond.
- Monsieur Maximilien aurait-il l'immense obligeance de nous faire part de ce qu'il a retiré de l'Illusion Comique, hormis une source inépuisable de boulettes en papier pour ses sarbacanes ?

Max, pour la première fois de la matinée, se permet un sourire.

- Bien sûr monsieur... L'Illusion Comique, la dernière comédie de Corneille, met en scène tout d'abord Pridamant, père de Clindor, qui se désespérant de la disparition de son fils va demander de l'aide à Alcandre, un magicien. Alcandre lui fait alors apparaître une vision de son fils en mauvaise posture. Au service de Matamore, un pseudo-héros au verbe aussi haut que ses prouesses sont basses, Clindor est amoureux d'Isabelle, dont Matamore est lui-même amoureux. S'ensuit sur plusieurs actes rebondissements et nouages d'intrigues Permettez le raccourci que je fais, mais on n'a pas toute la nuit. Clindor finit abattu et Isabelle amenée éplorée devant le roi. Pridamant se desespère de la mort de son fils jusqu'à ce qu'Alcandre lui montre une nouvelle scène où son fils et les autres personnages se partagent l'argent de la représentation. Car ce que Pridamant a vu depuis le début n'était qu'une pièce dans laquelle jouait Clindor. On voit ici un méta-théâtre, une pièce de théâtre incluse dans une pièce de théâtre elle même incluse dans une pièce de théâtre. Comme des poupées russes, l'Illusion Comique, qui porte alors bien son nom, met en scène une première pièce avec Alcandre et Pridamant qui vont alors voir une autre pièce, celle de Clindor et ses compères qui jouent leurs rôles. C'est là que se ressent l'imprégnation baroque de l'époque, la vie n'est qu'un théâtre tout comme nous le montre Corneille avec ses illusions. C'est assez précis pour vous ou bien voulez-vous que je vous parle du découpage selon Corneille où l'acte I n'est qu'un prologue pastorale, les trois actes suivant une comédie imparfaite qui se mue en tragi-comédie et le dernier acte une tragédie parfaite, le tout formant une comédie ?

Silence dans la salle. Max garde les yeux rivés dans ceux de Mathas mais il sent le regard de toute la classé tourné vers lui. Son professeur de français le fixe comme s'il venait de voir apparaître un petit bonhomme vert avec beaucoup trop de bras qui lui aurait demandé son chemin pour Vénus.

- Monsieur, si vous restez comme ça, vous allez commencer à baver...

La classe se met à rire tandis que la mâchoire de Mathas se referme dans un claquement sec... et certainement la perte d'une ou deux molaires. D'un air plus qu'embarassé, Mathas lâche du bout des lèvres :

- Ravi de voir que vous avez appris à lire monsieur Maximilien. Passons à la suite.

Et tandis qu'il se retourne pour écrire au tableau avec des gestes nerveux, Léa se penche vers lui et lui demande :

- Mais où t'as été cherché tout ça ? J'pensais que t'avais pas lu le bouquin...

Max a un haussement d'épaules. Si, il a bien lu le bouquin. Pas au collège, non. Mais en tant qu'agrégé de Lettres Modernes, ce qui représente cinq ou six ans de lectures de tout le panorama littéraire français, il avait lu l'Illusion Comique à l'université parmi la bonne centaine d'oeuvres qu'il avait du ingurgiter.

Ma foi, ça pouvait avoir ses avantages de revenir à l'âge de quatorze ans avec dix ans d'expérience en plus...

Retour vers le passé - Partie 2

Max marche dans des rues qu'il n'a pas visité depuis des années. Il fait froid, il n'a pas bu son café, il est à peine 8h du matin... et pour couronner le tout, il a rajeunit.
Non, il doit rêver. Il se repince le bras.

AIE !

Bon, il va arrêter avant de se bleuir le bras d'hématomes. Déjà qu'on le prend pour un gamin de quatorze ans, il ne manquerait plus qu'on le prenne pour un gamin battu pour couronner le tout. Il essaye tant bien que mal de remettre les évènements dans le cours normal des choses... mais voilà, le cours normal des choses semble avoir décidé de décrire une superbe boucle. La vie est un long fleuve tranquille, hein ? Ben son fleuve à lui vient d'avoir l'idée saugrenue de retourner en amont... Ses pensées sont soudain interrompues, ce qui n'est pas un mal vu qu'il se préparait à se repincer.

- Ben alors, tu te mutiles dès le matin maintenant ?

Il sursaute, trois fois rien, deux ou trois mètres sur le coté. Il regarde l'adolescente qui vient de lui parler. Elle le regarde, l'air amusé. Elle a un bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles, avec des cheveux blonds qui en sortent et tombent sur ses épaules.

- Pardon ?
- Je disais, tu te... Hey, ferme la bouche, tu vas commencer à baver.

Dans un claquement sonore et la perte de quelques molaires, Max referme sa mâchoire.

- On... se... connait ?
- Ah oué, t'es vraiment pas réveillé toi ce matin...

Les rouages en manque de caféine se mettent doucement à tourner... Il remet en place des bribes de son passé et reconstruit le monde de ses quatorze ans.

- Léa... c'est toi ?
- C'est bien Max, tu te rappelles de mon prénom une demi-journée après notre dernière rencontre, le prof de maths ne pourra plus jamais se moquer de ta mémoire à trous...

Max se pince l'arête du nez et soupire.

- Si tu savais les tours que me joue ma mémoire...

Léa le regarde, un sourcil réhaussé jusqu'à à son bonnet.

- T'as vraiment du passer une sale nuit toi...
- Surtout un sale réveil en fait...
- Ta mère t'as encore fait des misères en te trainant hors du lit ?
- Non... non, pas vraiment...

Max soupire et regarde autour de lui. Peu à peu, les brumes de ses souvenirs s'estompent. Il reconnaît le café du coin qui avait fermé l'année de son bac, la station essence qui venait juste d'être construite. Le grand centre commercial n'existait pas encore, c'étaient encore des terrains vagues qui encadraient le chemin qui menaient au collège. Sa ville natale n'avait pas encore connu le boum économique qui quelques années plus tard allait provoquer la construction de bâtiments, d'immeubles ou de pavillons sur chaque terrain vague disponible.

- Bon, on y va ? Sinon on va encore être à la bourre et Mathas va se défouler sur toi...
- Mathas... Mathas... le prof de français ?
- Non, le vendeur de kebabs du coin de la rue... Bien sûr Mathas le prof de français, t'en connais énormément toi ?

Mathas... le prof qui était persuadé que Max finirait chômeur sans avoir jamais réussi à lire un livre en entier de sa courte vie de parasite de la société... Mathas, le prof qui lui avait pourri ses quatre années de collège... Sa Némésis, sa bête noire, son Achab...

- Putain de bordel de merde...
- Quoi ?
- J'ai vraiment besoin d'un café...


Retour vers le passé

Maximilien, Max pour les intimes, se réveille. D'un pas alerte, il roule hors de son lit dans une imitation de baleine échouée sur une plage. Il n'a jamais vraiment été du matin. Disons même que tant qu'il n'a pas bu son café, il ne sert à rien de lui fournir un environnement, il ne le remarquera pas.

Max, donc, se dirige d'un pas toujours alerte, et hésitant, vers la cuisine. La main contre le mur du couloir, les yeux encore mi-clos, il se guide ainsi jusqu'au graal caféiné.

Arrivé devant la cafetière, il appuie distraitement sur le bouton. Il prépare toujours son café la veille, sachant pertinemment qu'il est incapable de le faire au réveil. Il attend le bruit habituel du café en train de passer, le coude posé sur le plan de travail. Il croit entendre un bruit dans le salon. Max vivant seul, il se dit qu'il a du rêver. Après tout, il n'est pas ce qu'on pourrait appeler sans mensonge « réveillé ».


- Il en met du temps à passer ce café... maugréé-t-il.

Il entrouvre un oeil pour regarder la machine. Qui n'est pas la sienne. Il ouvre les deux yeux.


- Putain, c'est quoi ce délire ?
- Ne jure pas dès le matin Max !
- NOM DE DIEU ! hurle-t-il en se retournant.

Face à lui, une femme le regarde avec des yeux grands comme des soucoupes.

- Je t'ai fait peur ? Et arrête de jurer !
- M... Maman ?!
- Non, c'est la factrice, andouille...
- Mais... Qu'est ce que tu fais chez moi ?!
- Je te rappelle que c'est toi qui es chez moi...
- Hein ?
- Et depuis quand tu bois du café ?
- M... mais ça fait des années que j'en bois !
- Ah oui ? Tu as commencé jeune dis donc... et je n'ai jamais rien vu ? Arrête ton char...
- Mais qu'est ce que tu fais chez m...

Les yeux enfin grand ouvert, Max regarde autour de lui.

- Mais c'est pas ma cuisine !
- Ah non, c'est aussi la mienne...
- C'est quoi ce délire ?
- Bon, t'as fini tes idioties dès le matin, oui ? Active-toi un peu, tu vas être en retard à l'école sinon.
- A l'école ? Comment ça l'école ?
- Le collège... tu te souviens ?
- Mais je ne bosse pas dans un collège, tu le sais bien !
- Je sais surtout que tu as intérêt à aller prendre ton petit-déjeuner et ta douche fissa si tu ne veux pas que je t'envoie en cours en pyjama ! Allez, ouste, hors de ma cuisine.

Et la mère de Max de le jeter sans ménagement hors de la pièce. Max, hagard, tente de comprendre. Il regarde le salon. Il le connait. C'est celui de l'ancien appartement de ses parents. Celui de son enfance.


- D'accord... je suis encore endormi, je dois être en train de rêver... qu'est-ce que je fous ici ?
- TA DOUCHE ! hurle sa mère.
Max, ne sachant pas trop quoi faire, se pince. Et se fait mal. Donc il n'est pas en train de rêver. Il court vers la salle de bain.

- Ah ben tu vois quand tu veux, lâche sa mère, goguenarde.

Arrivé dans la salle de bain, Max allume la lumière et se fixe dans la glace.

- Putain de bordel de merde...

Le reflet qu'il a en face de lui... il le connait... mais... c'est impossible. Il voit sa mère passer la tête par l'entrebâillement de la porte.

- Il faut aussi que je te jette sous la douche ?
- Maman... J'ai quel âge ?
- Tu es trop vieux pour que je fasse prendre ta douche, si c'est ta question.
- Quel âge j'ai ?

Long soupir maternel.

- Tu as quatorze ans, Max.
- Non...
- Si... je t'assure que si. Et l'état civil fera de même.

Il regarde, ahuri, ce reflet qu'il ne connait que trop bien. C'est bien lui... mais à quatorze ans. Le seul souci, c'est que Maximilien a vingt-quatre ans, qu'il devrait se réveiller dans son studio parisien pour aller au boulot... et que sa mère l'admoneste pour qu'il aille au collège. En cours...

- J'ai rajeuni de dix ans...
- Ben tiens... si t'as la recette, je suis preneuse...

Sa mère s'en va, le laissant seul face aux milles questions qui lui tournent en tête. Il réfléchit, il cogite, il a l'impression que son cerveau va exploser... Comment peut-il s'être endormi à vingt-quatre ans... et se réveiller à quatorze ? Mais tout ce qu'il trouve à dire, c'est :

- Putain de bordel de merde...

Les visages du métro - I

15/07/2008

Ligne 12

23h15


C'est la chanson d'un homme triste dans le métro. Pas besoin de notes ni de paroles, le regarder suffit à lire la partition triste qui se joue derrière ses yeux..
Son soupir est un violon qui se meurt, son coeur, un piano aux notes assourdies... Quant à son esprit, c'est une voix de Piaf, vibrante et touchante, qui murmure à l'oreille de sa raison avec des accents de passion.

Amoureux éconduit, amant délaissé, rêveur déçu ? Qui es-tu donc, petit homme à l'air triste dans les entrailles de Paris ? La tristesse sourd de ton regard qui se perd dans les fenêtres obscures du métro et éveille ma curiosité... Les vibratos de tes soupirs me paraissent des mélopées dans la fausse nuit du tunnel.

Comme pour répondre à ton humeur, les lumières de la rame clignotent puis s'éteignent. Le monde est plongé dans des ténèbres déchirées à intervalles régulières par les éclairs blafards des néons au dehors.

Ton regard ne bouge pas, tu reste perdu dans la contemplation de quelque chose que tu sembles le seul à voir et peut-être... à regretter...

Parmi les vallées

Il y a quelque part dans la proche banlieue parisienne une place, à cheval entre deux villes. Au milieu de ses petits commerces de quartier, nichée entre un fleuriste et un bureau de poste, on peut y voir une vieille porte, de fer forgé et de verre, surmontée par une licorne.


Entrez-y, et vous arriverez dans un petit hall d'un ancien hôtel. Le sol carrelé a été foulé par des millions de pied, les dessins esquissés par les carreaux ont vu passer tant de gens... Combien d'épaules ont effleuré la colonne centrale, combien de mains se sont posés sur elle, une valise à la main ? Avancez de quelques mètres, suivez le chemin que prenaient les grooms lorsqu'ils se chargeaient des bagages et vous guidaient jusqu'à l'accueil. Là, vous verrez une grande double porte en bois qui remplace l'ancien comptoir. Une sonnette devait trôner dessus et derrière, un homme au sourire affable vous accueillait. Derrière lui devait se trouver le tableau avec les dizaines de clés des différentes chambres.


A gauche, un vieil ascenseur, minuscule, juste assez grand pour deux personnes. Aujourd'hui encore lorsque l'ascenseur tombe en panne, on y accroche un petit panneau de bois à la calligraphie sinueuse qui annonce « Appareil en panne », un panneau abîmé par le temps mais d'un charme indéniable.


Délaissez l'ascenseur et posez votre main sur la rampe en bois qui lui fait face. Montez les marches et rendez-vous à l'étage, en vous essuyant les pieds comme le demande le petit panneau accroché sous une marche il y a plusieurs dizaines d'années. Grimpez au premier étage en laissant votre main glisser sur le bois de la rampe, lissé par les années de main qui ont fait de même Passez devant la chiche lumière qui point des vitraux aux fenêtres.

Arrivé au premier étage, on peut voir trois couloirs, menant aux plus petits appartements de l'immeuble. Sans doute les chambres les moins chères. Avec un peu d'imagination, on pourrait y voir les traces des hommes et femmes qui y sont passés. Un jeune provincial qui venait visiter la capitale et qui n'avait pas les moyens de se payer une chambre à Paris même. Un couple d'amants vivant un amour interdit par leurs familles. Un artiste, peut-être écrivain, venant tenter sa chance dans la capitale.

Montez les deux étages suivants, et vous trouverez le même schéma de couloirs. Des chambres pour hommes d'affaire de passage. Foulez le linoléum qui était peut-être de la moquette autrefois, étouffant les pas des femmes de ménages venant nettoyer les chambres. Au-dessus du troisième étage, les appartements sont moins nombreux mais plus spacieux. Les suites.


Combien de maitresse ont attendu ici le retour de leur homme marié, venant les rejoindre le temps d'un week-end adultère ? Imaginez le groom menant les valises de la demoiselle jusqu'à sa suite, recueillant un billet de cent francs pour sa discrétion et partant avec un sourire entendu.


Avec un brin d'imagination, cet ancien hôtel regorge de souvenirs, de fantômes du passé, fragments éthérés d'un temps qui fut. En fermant les yeux, on entendrait presque les pas sourds d'un majordome sur la moquette, les rires étouffés ou les éclats d'une dispute se glissant sous le pas d'une porte.


Continuez votre visite si vous le désirez, et imaginez le passé. En ce qui me concerne, je m'arrêterai au troisième étage, dans une de ses petites chambres transformées en studio. Un jour, je partirai d'ici. Et ce jour-là, ce ne sont pas les souvenirs d'un groom, d'une femme délaissée ou d'un serviteur que je verrais. J'entendrais les rires qui s'échappent de la chambre 24, les soupirs amoureux ou le silence paisible de moments heureux. J'aurais un petit soupir en fermant cette porte en bois pour la dernière fois.

Car c'est dans ce petit studio que j'aurais vécu de bien belles années de ma vie d'étudiant. Et là, nul besoin d'imagination pour se souvenir. Il me suffira de fermer les yeux et de penser à ceux qui ont partagés des moments avec moi dans cette appartement.

Je pense que ce jour là, je sourirai.

Le choix

Il l'attendait sur les marches du Sacré-Coeur, le regard perdu vers Paris. Comme souvent sur la butte Montmartre, un vent ébouriffait les cheveux des touristes, des couples enlacés et des guitaristes qui égayaient la nuit. Un sourire au coin des lèvres, il l'attend. Elle est en retard, comme d'habitude... mais cela ne l'étonne plus. En attendant il rêvasse, son esprit se perdant dans le dédale des rues parisiennes qui s'étendent à ses pieds, tapis rouge pour un rêveur comme lui. Il regarde autour de lui et sourit intérieurement de voir ce haut lieu du massacre des Communes être devenu l'un des endroits élus par les romantiques de tout genre. Une juste revanche du destin, tout du moins c'est ce qu'il aime à croire.


Le vent tourne soudain, comme un soupir venant du Sacré-Coeur. Et dans ce souffle, une fragrance qu'il reconnait, comme un murmure à son coeur.

Elle est arrivée.

Elle s'assoit à coté de lui, dans un froissement de jupes.


- Bonsoir toi, dit-elle en l'embrassant sur la joue.
- Salut mademoiselle...

Il tourne légèrement son visage et la regarde. Elle ne sourit pas en lui rendant son regard. Elle s'inquiète. Ce qui n'a rien d'étonnant... Quand on dit « Il faut qu'on parle » à sa compagne, il est de coutume que cela n'augure rien de bien bon...


- Pourquoi m'as-tu fait venir ici ce soir ?
- Pour clôturer notre histoire là où elle a commencé.

Il se tourne entièrement vers elle et sourit tristement.

- Pour te quitter...

Clair, précis, sans appel. Il a tourné mille et une phrases dans sa tête mais il a choisi celle-ci. Autant être clair dès le début.


Comme il s'y attendait, elle ne réagit pas. Masque marmoréen sous la chevelure de feu. Seule une légère tension sur sa joue trahit le fait qu'elle serre les dents.

- Pourquoi ? Tu ne m'aimes plus ?

La voix est froide, dure, comme un pic à glace.

- Si.
- Donc tu m'aimes mais tu me quittes.
- Oui.

Elle inspire et bloque son souffle. Elle se contient. Il apprécie le geste étant donné son comportement habituellement emporté. Il inspire à son tour et dit :

- Pour être précis, je t'aime mais je te laisse partir.
- Ah, parce que j'ai envie de partir ?

- Tu ne te l'avoues pas... mais oui, tu serais mieux sans moi.
- Tu joues à Caliméro là ou quoi ?

- Oh non, je ne joue plus... au contraire. Ce soir, pour la première fois depuis que nous sommes ensemble, je vais être moi-même.

Elle lui jette un regard noir, son regard si particulier qui a tendance à faire taire les gens. Mais ce soir, il ne pourra pas se taire.

- C'est quoi aimer pour toi ?
- Ah, on joue aux devinettes maintenant ?

Sarcastique...

- Non. On ne joue plus. Réponds-moi.
- Alors je vais te répondre, monsieur le lyrique... Aimer, c'est avancer à deux dans la même direction, affronter les problèmes de front et faire face aux difficultés de la vie.
- Orphée et Eurydice...
- Quoi ?
- Non, rien... continue s'il te plait.
- Je ne vois rien à ajouter.
- C'est ça pour toi l'amour ? Et comment ça se traduit au quotidien alors ?
- Aimer au quotidien ? Mais j'en sais rien moi, t'en as de ces questions !
- Alors je vais te répondre... Pour moi, aimer c'est vivre avec un sourire en permanence sur les lèvres. Aimer c'est être prêt à décrocher la lune pour l'autre, juste pour le voir sourire. Aimer, c'est être prêt à danser à n'importe quel instant, juste pour vibrer et rire avec l'autre. Aimer ne doit pas être un devoir mais un plaisir...
- Conneries de fleur bleue...
- Tout à fait... Tu mets le point sur le noeud du problème.
- Ben voyons... tu m'expliques ?
- Je t'offre des fleurs, tu te demandes ce que j'essaie de me faire pardonner. Et quand je t'avoue qu'il n'y a rien, tu hausses les épaules. Quand je t'enlace, tu me demandes ce que je veux. Quand je t'embrasse dans la rue, tu crains le regard des autres. A la Saint-Valentin, je me mets en quatre pour te préparer des surprises. Et tu m'offres un nécessaire à cuisine.
- Tu ne comprends rien à l'amour des femmes...
- Non, je nie le fait que l'amour puisse être celui des femmes...
- Ah, les femmes ne peuvent pas aimer selon toi ? Le coupe-t-elle.
- Tu vois, tu te jettes sur la première raison sans chercher à comprendre... Non, je ne nie pas que les femmes peuvent aimer. Je nie le fait qu'elles aient une façon d'aimer et les hommes une autre. Pourquoi devrait-il y avoir un amour féminin et un amour masculin, avec leurs règles et leurs codes ? Car c'est ce que tu penses, non ?
- Les hommes et les femmes n'aiment pas de la même manière.
- Donc je devrais t'aimer comme un homme et accepter que tu m'aimes comme une femme ?
- Oui ! C'est comme ça que les choses marchent, que les couples marchent.
- Alors plutôt être cul-de-jatte, car je ne veux pas d'un amour comme ça. Pour moi l'amour, c'est pareil pour tout le monde. Vivre avec des paillettes dans les yeux. Ce n'est pas accueillir l'autre à son retour du boulot pour qu'il mette les pieds sous la table en regardant le journal télé. L'amour ne devrait pas être une affaire d'union de forces face à la dureté de la vie...
- Tu es trop romantique...
- Peut-on l'être trop ?
- Oui ! Quand on attend la princesse en se prenant pour un chevalier sur son blanc destrier ! Ouvre donc les yeux, ce n'est pas ça la vie !
- Ah non ? Et qui en a décidé ainsi ?
- Mais ! C'est comme ça et puis c'est tout ! Tout le monde vit comme ça !
- Et sous prétexte que la majorité des couples fonctionnent comme ça, je devrais renier ce que je pense pour me conformer au moule ? A ce moule qui provoque deux divorces pour trois mariages ?
- Ah voilà, on arrive au fond du problème... Tu ne veux pas t'engager, comme la plupart des enfants de divorcés.
- Tu n'as qu'à moitié raison. Oui, je réagis en enfant de divorcé. Mais cela ne veut pas dire que j'ai peur de m'engager.

- Tu cherches à me convaincre ou à te convaincre là ?
- Ni l'un ni l'autre. Je suis déjà convaincu et je ne chercherai pas à te convaincre. Je ne t'ai pas demandé de venir pour te faire changer ta vision des choses, je n'en ai aucun droit. Je t'énonce juste un état de fait. J'ai la tête dans les nuages quand toi tu as les pieds sur terre. Si je veux t'emmener quelque part pour te faire une surprise, tu refuses jusqu'à ce que je te dise où l'on va.
- Tes justifications sont foireuses... Si tu ne m'aimes plus, dis-le plutôt que de te chercher des excuses.
- Que tu me croies ou non, je t'aime. Et c'est pour ça que je te quitte.
- Logique implacable...
- Je te quitte parce qu'on ne pourra jamais s'aimer de la même manière... Je me change pour te faire plaisir, je me renie, je me transforme en une personne que je n'aime pas. Et ça, je le refuse...

Elle hoche la tête, serrant de nouveau les dents...

- Et si moi je changeais ?
- Je refuserai.
- Ben tiens...
- Te demander de changer, ce serait accepter ce que je refuse moi-même. De quel droit ferais-je ça ?
- Et si tu faisais une connerie en me quittant ? Si tu le regrettais dans deux jours, deux semaines ou deux mois ? Tu crois que je t'attendrai ?
- Non... Mais il y a parfois des erreurs que l'on doit commettre. Pour apprendre, pour avancer... pour grandir.
- Tout ça, ce ne sont que des conneries de pseudo-romantique... Tu te donnes un genre. C'est comme me quitter sur le lieu de notre premier rendez-vous, ça rime à quoi ?
- Tu vois ? C'est pour ça que ça ne peut pas marcher. Tu penses que je joue un beau rôle pour me glorifier alors que je ne fais qu'être enfin moi-même. Quant au lieu... Et bien appelle ça une énième connerie de romantique. Je trouvais ça plus juste de fermer la boucle là où on l'avait commencé.
- Je ne t'attendrai pas, tu le sais ça ?

Il se lève, ferme les yeux et laisse la brise l'embrasser.

- Je le sais. Et je ne te ledemande pas.
- Alors c'est fini ?
- Tu n'auras aucun mal à trouver un mec qui te convienne... Mais ce ne sera pas moi, ça ne peut pas être moi.
- Et tu ne comptes faire aucun effort ? Pour sauver ce qui peut l'être ?
- Le prix à payer serait de m'oublier et de me plier à tes canons. Et je m'y refuse. Je préfère endosser le rôle du méchant et tu t'empresseras de te jeter dessus et de me conspuer.
- Et si la femme de tes rêves n'existait pas, hein ? Celle qui sera aussi romantique et insouciante que toi ? Tu finiras vieil homme, seul ?

Il hausse les épaules.

- Si elle n'existe pas, j'aurais passé de bons moments à la chercher et à la rêver. C'est mieux que rien...
- Naïf... et idiot.
- Peut-être... mais moi. Et pouvoir regarder sa vie en songeant qu'on a suivi sa propre route et non celle des autres... ça mérite bien ça.

Et sa route il prit, descendant doucement les marches, solitaire dans la foule d'amoureux. Mieux vaut être seul que mal accompagné dit l'adage. Si on lui avait demandé son avis, il aurait dit qu'il vaut mieux vivre un rêve seul que de marcher à deux dans la grisaille du monde, des oeillères sur le coeur.

Sourire solitaire

Il était une fois un vieil homme...


C'est un homme qui n'était jamais malheureux. Il souriait toujours, qu'il soit seul ou en société. C'est ainsi que le définissait souvent les gens : « un sourire ». Il était un sourire ambulant, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou qu'il tonne, il souriait.


Il était tout le temps heureux, jamais triste. Il pleurait rarement, et souvent c'était face à une belle histoire qui le touchait. Il avait traversé les longues années de sa vie avec son sourire comme éternel compagnon. Souvent on lui demandait quel était son secret. Comment arrivait-il à garder son sourire face à la vie, parfois si morne et grise. Et alors, dans un énième sourire taquin, il répondait invariablement : « J'écris ! ». Et il ne s'expliquait pas plus.


C'était un écrivain. Depuis de bien longues années, il écrivait page après page. Des histoires mélancoliques, souvent tristes, qu'il espérait belles. Et elles l'étaient, à en croire ses lecteurs.


Et là était le secret de son éternel sourire. Il avait donné un nom à ses écrits : les larmes de plume.

Pleurer des larmes d'encre, là était la recette de son éternel sourire. A travers sa plume s'écoulait sa propre tristesse, ses maux et ses larmes salées. Il les offrait à la page blanche, sacrifice rituel d'une âme qui se débarassait de sa peine. C'était comme se libérer d'un poids, arracher une partie de soi, cette sombre partie emplie d'amertume, de tristesse et de misère, et la confier à l'immaculé de la page. Il offrait sa peine à l'encre, et la façonnait comme on taille un bloc de pierre pour en faire une sculpture.


Et une fois sculptée, la peine n'était plus sienne. Elle appartenait à l'écrit, à ce monde blanc strié de noir. Et il n'avait plus alors besoin de porter ce fardeau.

Et donc il pouvait sourire, toujours heureux, sincèrement heureux, sans trucage ni hypocrisie, sans se voiler ni mentir.

Mais si le vieil homme était toujours souriant, il finissait pourtant sa vie seul. Oh, avec moults amis qu'il chérissait. Mais le soir, devant sa cheminée, fumant sa pipe en noircissant les pages, il était seul. Nul enfant, nul petit-enfant pour émerveiller sa vieillesse. Car nul amour dont ils auraient été le fruit.

Car le vieille homme fit une erreur dans sa vie.


Il écrivit sur l'amour. Un soir de déception amoureuse, une nuit de coeur brisé, il confia à la fois sa peine mais aussi l'amour qui l'avait provoqué, à la page blanche.

Et la page blanche, vorace, dévora l'amour comme elle dévora la peine.
Et depuis ce triste jour, le vieil homme ne réussit plus à aimer. Il essaya, à maintes reprises. Mais l'amour l'avait quitté, son coeur ne savait plus.


Et l'homme souriait toujours, jusqu'au crépuscule de sa vie.
Mais il souriait seul... Et quand son sourire s'étiolait face à la solitude, il reprenait sa plume et emprisonnait le spleen dans les boucles de ses lettres.

Et sur la page blanche, amour et tristesse s'enlaçaient.
Et le vieil homme souriait...

Amici

J'ai cherché des poèmes sur l'amitié...
J'ai cherché des belles citations sur l'amitié...
Mais aucun mot emprunté à un autre n'exprimait ce que j'ai ressenti en ce jour... alors j'ai couché les miens sur le papier, pour cristalliser le sourire de mon être en cette journée passée à vos cotés.



Il est des journées tristes, grises, pluvieuses et sombres

Il est des périodes sombres, déprimantes, perdues dans l'ombre

Aujourd'hui, j'ai vu le soleil, si éblouissant que j'en plissais les yeux
Non pas celui qui illumine le monde et qui rend les autres joyeux

Mais celui que chacun de vos sourires et que chacun de vos rires

Allumait en moi, illuminant les pensées d'un humble sire

Qui accompagné et porté par ces agréables éclats

Se sentait le bonheur d'un roi...


Les mots, aussi poétiquement tournés qu'il puisse être

Ne peuvent retranscrire ce que ces sentiments sans maître

Ont fait naître et que je garderai pour les jours mordus par la nuit.
Le seul qui me vient à l'esprit, simple et pourtant important : « Merci ».

Métro boulot dodo

Un retour du taf, un vendredi soir comme les autres.

Je prends le bus en banlieue parisienne, direction la gare. En chemin, une belle brochette de wesh-wesh stéréotypés. « Hey mââmoizeeeelle, t'es célib' ? Allez, f'pas ta timide ! ».
C'aurait pu être un bon gag si ça n'avait été la réalité.
Le coeur un peu empli de misanthropie, je monte ensuite dans mon RER D, sacro-saint moyen de transport de la déprime, vraisemblablement construit sur le même principe que le train fantôme : plomber le moral des voyageurs afin de mieux leur faire savourer le retour aux Pénates.

Nouveaux exemples de stéréotypes avec les midinettes version wesh. « T'as vu, j'lui ai dit qu'il voulait juste me sauter quoi ! ».
Avouez que vous aussi vous trouvez les amours de mademoiselle follement passionnant. Puis racontées avec un tel lyrisme et un verbiage qui aurait fait rougir Baudelaire et rugir Bernard Pivot, qui dirait non ?

Fort heureusement un agréable fond sonore embellit le trajet. Un morceau de rap quelconque hurlé par le haut-parleur médiocre du dernier portable-MSN-Télé-l'addition-s'il-vous-plait d'un quelconque clampin qui tient à nous faire partager ses goûts musicaux.
Un jour j'achèterai un téléphone-MP3 aussi, juste pour avoir le plaisir de faire jouer une symphonie de Beethoven de façon tonitruante quand Kéké-boy étale les dernières bouses de la Star Ac' 28. P'tet même que j'y ajouterai un SoundBlasterDolbySurround, histoire de profiter à fond des accords magiques du compositeur.
Chatelet les Halles, tout le monde descend. Ou essaye, vu que tout le monde veut rentrer en même temps. La logique et le bon sens semblent être en RTT aux abords des portes de RER.Un soupir, on se faufile et on continue son chemin de croix.

La ligne 14 arrive, le « Meteor », nom poétique qui égaye un peu le métro parisien.
Trois ridicules stations avant d'arriver à Saint-Lazare. Il n'en faut pas plus à deux adultes pour manquer de se foutre sur la tronche parce que l'un a bousculé l'autre. Le civisme à l'état pur. L'intelligence aussi.
Saint-Lazare, terminus du métro. On est au courant, on nous le répète en trois langues différentes. Pourtant, face à moi, je vois courir une jeune femme qui se fend la foule à contre-courant, saumon des temps modernes, pour attraper le métro avant que les portes se referment. Si pressée que personne n'a le temps de la prévenir qu'elle risque un passage par la voie de garage, sans toucher vingt milles francs.

Quelques personnes, dont moi, s'arrêtent pour la regarder courir. Nos regards amusés se croisent. Nous nous sourions les uns aux autres, amusés par l'étourderie pas bien méchante de la demoiselle.

Mademoiselle, merci. Par votre petite gaffe sans conséquence, vous avez fait sourire des usagers à la mine triste et sombre. Vous m'avez fait sourire. Preuve que les gens peuvent encore s'amuser un peu dans les transports parisiens et cesser de faire une gueule de six pieds de long en regardant les leurs.

Mon pas était plus léger lorsque j'allais attraper mon train. Et ma misanthropie un peu diminuée.

Serendipity

Soie du soir, silence soudain

Frêle frisson d'un feu fané

Enlace les sensations secrètes

D'un fier et fieffé fripon

Qui dans la nuit, navré et navrant

S'emmêle dans une mélancolique mélopée

Nid notoire pour négation nocturne

D'une âme pleine d'amitié et vide d'amour.


Caresse si subtile, douceur si sourde

Rêve irréalisable d'un rêveur irrationnel

Souhaitant que quelqu'un songe à lui
Comme il rêve de songer à quelqu'un

Psyché

Promeneur assis au bord de la rive

Contemple le temps qui coule

Fleuve ravissant de sensations vives

Charriant en son sein, dans la houle

Les embarcations des bienheureux.


Rêveur assis au bord de la vie

Contemple les songes qui s'écoulent lentement

Tente d'en saisir les essences, sans jalousie

Qui bercent les navigateurs riant

Les esquifs aux fruits fuyant...


Témoin des sourires d'autrui

Sans ire, sans amertume et sans colère

Il écoute les éclats qui parviennent, sans bruit

Jusqu'aux rives des délaissés délétères

De ceux qui ne sont qu'un, à défaut d'être deux.


Observateur consciencieux, il s'étend

Dans l'herbe verte des bienheureux solitaires

Et se prend à rêver d'un jour prendre le vent

Sur le navire qu'il créent de ses vers

Marin d'eau douce ? Marin d'eau éthérée.


Il ferme les yeux et patiente au bruit

De l'eau qui doucement s'enfuit.
Dans l'air, une fragrance, tout proche

Enivre ses sens, réveille le coeur de roche.
Il garde les yeux fermés, craignant

Qu'à son réveil, au firmament

S'évanouisse à jamais

Celle qu'il attendait,

Celle qui l'attendait.


Défi de plume

A une plume qui passe parfois par ici, d'une langue (à) l'autre, d'une plume à l'autre, voici un petit défi du soir... Bouteille de vers, jetée à la mer, en attente d'une main qui la secouera et en récoltera le parchemin.

J'engage l'amical fer et dessine d'une volute le premier coup...

Plume du soir, oiseau d'encre, qui dans les astres s'élance

Gente damoiselle, à vous l'honneur...

Hommage vespéral...

A ceux qui ont enchanté...


A Sov, Osh-Osh, Mathilde, Elya, Richard, Toubib, Madame, Althéa, FitzChevalie, Fou, Ambre, Loredan, Frodon, Gandalf, Scapin, Figaro, Célimène, Argan, Monsieur Jourdain, Belgarath, Polgara, Belgarion, Vorkosigan, Ramsès, Nefertari, Ryo Saeba, Kaori, Jon Snow, la famille Stark, Aslan, Ce'nedra, Vivacia, Brashen, Sam Sagace, Figaro, Celestin Poux, Caracole, Vérité, Umbre, Elmo, Plume, Miyamoto Musashi, Takeo Otori, Rampa, Soda, Spirou, Eikichi Onizuka, Xiang-Ying, Chesterfield, Blutch, Calvin & Hobbes, Tintin, Haddock, Lapinot, Manu, Shinichi Kudo, Ran Môri, Docteur Temna, Gally, Lanfeust, Gaston Lagaffe...

Et à ceux qui les ont fait vivre...

A Arleston, Franquin, Damassio, Geiman, Pratchett, Eddings, Cook, Martin, Hobb, Molière, Jacques, Tolkien, Lewis, Japrisot, Barjavel, Gazzoti, Tom, Janry, Yoshikawa, Beaumarchais, Watterson, Hearn, Cauvin, Hergé, Aoyama, Hôjô, Larcenet, Sfar, Trondheim, Urasawa...

Et à tout ceux que j'oublie...

Une pensée du soir, un remerciement encré, pour les heures passées, présentes, et futures qui muent le lecteur en rêveur, qui font du spectateur un acteur et qui laisse la main prendre la suite de l'oeil.