C'est un petit bar parisien, niché dans une ruelle derrière la Comédie-Française. Elle y entre, descendant les quelques marches de l'entrée pour pénétrer dans ce petit caveau aux lumières tamisées et au fond sonore discret mais agréable. Elle passe devant le comptoir et remarque un homme, assis seul. Sans qu'elle se l'explique, quelque chose réagit en elle en voyant son profil.
Elle rejoint ses amis, assis sur les banquettes cosy qui ornent tout le bar, tentant de comprendre cette petite étincelle dans son esprit.
Sans vraiment comprendre pourquoi, l'homme occupe ses pensées. Elle discute avec ses amis, rit, s'amuse... Mais une partie de son esprit reste focalisé sur le visage triste de cet homme.
Au bout d'une heure, elle ne tient plus, elle s'excuse auprès de ses amis et, son verre à la main, va s'asseoir au bar, à coté de l'homme. Il lève le regard et croise le sien dans le miroir qui orne le mur du fond. Petit hochement de tête, elle lui sourit.
- Pardonnez-moi... Ne prenez pas ça pour les avances d'une séductrice mais... Est-ce qu'on se connait ?
Pour seule réponse, il lui sourit.
- Bonsoir mademoiselle... Qu'est-ce qui vous fait croire que nous nous connaissons ?
- Je ne sais pas... Vous allez trouver ça idiot mais... je vous ai vu en rentrant... et il y une étrange sensation qui me trotte dans la tête depuis...
Encore une fois, il se contente de lui sourire. C'est un sourire triste... sincère, mais si triste. Son cœur se serre.
- Mauvaise journée ? Vous avez l'air un peu abattu...
- On pourrait appeler ça une mauvaise journée.
Il lève son verre à martini.
- Un toast... au célibat... Cet ami qui débarque toujours quand on croit en être débarrassé.
Elle lève son Martini Framboise et trinque dans un tintement cristallin.
- Je vois... C'est toujours une sale journée quand on se fait larguer...
- En effet... Mais c'est la vie, non ?
- Peut-être... Loin de moi l'idée de jouer la psy de comptoir mais on finit toujours pour survivre... Les jours passent, on l'oublie, on oublie l'histoire... On ne garde que les bons souvenirs et on avance.
- Et si on ne peut pas oublier ?
- On est toujours persuadé de ne pas pouvoir oublier, surtout quand c'est tout frais.
- Non, ce n'est pas ce que je veux dire... Qu'est ce qui se passerait si on était incapable d'oublier, physiologiquement parlant ?
- Vous voulez dire toujours se souvenir d'une histoire passée ?
- Non, je veux dire toujours se souvenir, de tout. Imaginez une vie comme ça, ça ne serait pas très rose...
- Hmmm... Avouez que ça aurait ses avantages, non ? Plus d'oubli de code de carte bleue, de digicode ou de code PIN... Plus d'oubli d'anniversaire, plus de trucs oubliés sur la liste des courses. Pour quelqu'un de tête en l'air comme moi, ce serait le rêve...
Il rit. Un rire honnête, sincère, mais teinté d'une étrange amertume.
- Evidemment, ça aurait ses avantages... Mais imaginez le revers de la médaille. On n'oublie plus les relations qui se terminent mal, on n'oublie plus les gens qui nous ont quitté, les membres de notre famille qui sont morts... On se souvient de tout. Bon, comme mauvais.
- J'imagine que ça ne serait pas rose tous les jours... Il paraît que notre cerveau a besoin d'oublier. Notre mémoire n'est pas faite pour se souvenir de tout... Un peu comme un disque dur, la place est limitée.
- Tout juste... C'est pour cela que le sommeil est vital, vous savez ? Notre corps recharge ses batteries pendant le sommeil. Mais notre esprit, lui, fait le tri... Il efface les données inutiles, qui parasiteraient notre conscience.
- Ce serait dur... On a besoin d'oublier pour avancer. La mémoire, sans oubli, ne serait plus la mémoire. Plus de souvenirs qui ressurgissent, plus de madeleine de Proust qui vous ramène d'un coup en enfance, nostalgique... C'est étrange... Je n'avais jamais réalisé qu'il était si important de pouvoir oublier.
- Il est rare de réaliser cela... Il paraît que certaine personne ont une mémoire sans faille, qu'ils n'oublient jamais rien. Ce n'est pas rose. Comme vous le dites, on a besoin d'oublier. Oublier ce qui fait mal, oublier ce qui déçoit...
- Vous pensez ne pas pouvoir l'oublier ?
- Vous voulez dire... « elle » ?
- Celle qui provoque cet air triste chez vous, oui.
- Je sais que je l'oublierai pas.
- On en est toujours persuadé dans ces moments là. Vous verrez, vous finirez par l'oublier.
Il plonge ses yeux gris dans les siens, avec un air malicieux lui aussi nimbé de tristesse. Quel est donc ce sentiment qui l'asticote, comme quelque chose qu'elle aurait sur le bout de la langue sans parvenir à l'articuler. Tout est triste chez cet homme. Son sourire, son regard, son rire... Il dégage une aura étrange, comme un poids sur les épaules. Pourtant, et étrangement, il ne fait pas partie de ces gens dépressifs, dont l'accablement suinte et contamine les gens alentours. Non... Cette tristesse fait partie de lui, il semble le savoir et l'accepter. Il est à la fois triste et lucide. Elle a l'étrange impression qu'il pourrait être triste et heureux à la fois...
- Il y a quelque chose en vous... comme un poids, quelque chose que vous portez mais dont vous avez l'habitude.
- Vous avez l'oeil mademoiselle...
Il sort un billet de sa poche et le pose sous son verre vide avec un regard pour le barman. Il se lève.
- Vous partez ?
Elle n'a pas réussi à dissimuler le dépit dans sa voix.
- Je dois m'en aller... Mais merci pour cette conversation.
- Ça ne me regarde pas mais... ça va aller ?
Il lui sourit, tendrement. Il se penche vers elle et embrasse sa joue.
- Ça va aller Hélène, ne vous inquiétez pas.
Il se dirige vers la sortie tandis qu'elle ouvre grand les yeux.
- Comment connaissez-vous mon prénom ?!
Il s'arrête, la main sur la poignée de la porte et se retourne.
- Vous aviez raison. On s'est connus. Il y a dix ans, à une soirée d'un ami commun. Nous avions un peu discuté, tout comme ce soir.
- Mais... pourquoi ne pas me l'avoir dit ?
- C'était dans un appartement du quatorzième, continue-t-il comme s'il n'avait pas entendu la question. Vous portiez une robe rouge, avec quelques fleurs brodées sur l'épaule droite. Vous portiez des bottines de cuir, noires. Vos cheveux étaient plus courts mais avec la même teinte auburn. Vous portiez trois bagues, une à l'index droit, une autre au pouce gauche et une dernière à l'annulaire, la même que vous portez ce soir. Vous m'aviez dit être étudiante en économie à l'époque. Vous veniez de vous faire larguer et notre ami commun vous avait invité pour vous aider à oublier ce Charles...
- Charles... Il était complètement sorti de mon esprit... mais comment vous rappelez-vous de tout cela ?
De nouveau ce sourire triste...
- Je n'oublie pas. Jamais. Bonne soirée Hélène.
Et avant qu'elle puisse réagir, il sortit et disparut dans la nuit parisienne.
Pour ne plus changer de trottoir
Quand je croise mes souvenirs. »
Georges Moustaki
Il est assis devant sa table à dessin. Une petite musique en fond sonore égrène de douces notes sur une voix féminine. La pièce est plongée dans la pénombre, seule sa lampe de bureau jette un regard cru sur sa table. La musique est parfois dérangée par les légères bulles lorsqu'il tire sur son narguilé.
Le crissement silencieux de son crayon sur le papier se cale sur sa respiration. Ou bien la respiration se cale sur les traits. Il est hors du temps, hors du monde. Il dessine. Petite bulle de sérénité et de paix où il se laisse emporter. Les volutes de fumée passent devant ses yeux, envahissent son dessin puis s'évanouissent, comme un brouillard éphémère.
Il créé. Il rêve. Il savoure.
Sous ses yeux, sous son trait, commencent à apparaître les murs. Il les dessine un peu vieux, de brique rouge. Une fois les murs terminés, il s'attaquent à la porte. Il sculpte le heurtoir, en forme de plume. Il s'attaquent ensuite aux fenêtres, à guillotines, qu'il apprécie particulièrement, trop rares en France à son goût. Avec ses crayons, il façonne, il taille, il peint. Maçon de papier.
Il entend un frottement derrière lui. Des bras passent autour de son cou tandis qu'il sent un souffle chaud sur sa nuque.
- Salut toi...
- Salut l'architecte...
- Je t'ai réveillée ?
- J'ai juste senti un vide dans le lit, mon homme a disparu. L'aurais-tu vu ?
- Je crois qu'il est perdu dans ses rêves...
- Hmmm... Penses-tu que je pourrais l'y rejoindre ? Que dessines-tu ?
- Un rêve justement...
- La maison de tes rêves ?
- Oui...
- Elle est belle.
Il pose son crayon et passe ses mains sur les chauds avant-bras qui l'enserrent, les caressant doucement.
- Ce n'est qu'un doux rêve éveillé.
- Pourquoi ne serait-ce qu'un rêve ? Un architecte ne peut-il donc pas construire la maison de ses rêves ?
- Oh si, il peut... mais ce serait dangereux.
- Il est donc si mauvais architecte ?
- Hahaha.... Non, il pourrait la construire sans qu'elle s'écroule... Mais c'est risqué.
- Et pourquoi ça ?
- Les rêves peuvent-ils être à la hauteur de la réalité ? Imaginons que je construise cette belle maison... Serait-elle aussi belle, aussi parfaite que dans mes rêves ?
- Pourquoi ne le serait-elle pas ?
- Parce que tout est parfait dans les rêves... C'est le propre du rêve, créer quelque chose sans défaut, imaginer la perfection...
- Et tu penses que la perfection n'est pas de ce monde ?
- A part toi tu veux dire ?
- Idiot...
Elle le serre plus tendrement.
- A quoi bon rêver si ce n'est pour réaliser ce rêve ?
- Le rêve est doux. La réalité l'est parfois moins...
- Donc tu préfères rester dans le rêve ?
- Lui au moins ne me décevra pas, non ?
- Certes... Mais si jamais la réalité était à la hauteur de ton rêve, ne serait-ce pas plus beau qu'un rêve couché sur papier ?
- Si, bien sûr... mais le pari est risqué.
- Ou une cruelle déception dans la réalité, ou un rêve sans faille dans l'éphémère...
- C'est ça...
- Antoine de Saint-Exupéry disait : « Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve... ».
- Pas la moitié d'un idiot cet Antoine... Il aurait du écrire des bouquins !
- Idiot...
- Deux fois idiot dans la même soirée ? Je cumule !
- Je vais aller me coucher avant de le redire une troisième fois.
Elle se glisse sur ses genoux et dépose un délicat baiser sur ses lèvres.
- Bonne nuit beau rêveur...
- Bonne nuit beau rêve...
Elle s'éclipse à pas feutrés, le laissant seul devant sa feuille à dessin, devant ses songes.
Tenter le rêve dans la réalité ? Le pari est tentant... mais il ne sait pas s'il aura le courage de tenter l'aventure... La réalité est parfois cruelle... Mais la tentation est parfois grande...
Il contemple son rêve, couché sur papier.
Très tentant... Peut-être.
Un jour... S'il a le courage.
En attendant, il signe au bas de son dessin, en inscrivant l'idéogramme japonais du rêve.
En attendant.
Finalement, sous l'idéogramme, il rajoute : « Si on ne peut avoir la réalité, le rêve vaut tout autant. ».
Ambiance musicale (à ouvrir dans une fenêtre à part)
Pride can stand a thousand trials...
Même avec les écouteurs de son Ipod dans les oreilles, elle les entend. Elle pourrait augmenter le volume, mais elle n'en fait rien. Par dépit peut-être... ou par curiosité. Elle a envie de voir jusqu'où peut aller leur connerie.
« - Elle est bien trop jeune pour prendre une telle décision ! »
Le génie qui profère cette imbécilité, c'est son oncle Patrick.
The strong will never fall...
Elle ne l'a jamais vraiment apprécié. C'est sa famille, donc elle ne le déteste pas. Mais humainement parlant, elle ne lui a jamais trouvé grand intérêt. 20 ans : « Bien trop jeune » ? Quel âge faut-il avoir selon lui pour prendre une telle décision ? Le sien au hasard ?
Elle écoute la même chanson, en boucle, encore et encore tandis qu'ils se disputent. Et elle pense à lui. Faut-il vraiment qu'ils s'engueulent maintenant ?
But watching stars without you...
« - C'est son choix, nous devons le respecter, que ça te plaise ou non ! »
Merci maman... enfin une parole sage dans ce capharnaüm de crétinisme.
Plus elle pense à lui, plus ses yeux la piquent...
My soul cried.
« - Mais c'est quoi le problème de cette famille ? Pourquoi toujours toutes ces lubies !? »
Sérieux tonton, ferme la...
« - Comment oses-tu parler de ta famille comme ça ? »
« - Parce que j'en ai ras le bol... Depuis qu'on est mômes c'est comme ça ! »
Oh oui tonton, depuis que tu es môme. Depuis que ta soeur, ma mère, est môme aussi. Et aussi depuis que je suis môme. Mais nous, ça ne nous pose aucun problème.
« - C'est à elle de décider ! Pas à toi ! Ni à moi ! Ni à aucun membre cette famille tu m'entends ?! C'est à elle, et à elle seule de choisir... »
Heaving heart is full of pain, oh, oh, the aching.
Elle retient ses larmes. Larmes de tristesse, larmes de colère, larmes de ras-le-bol. Elle bout. Elle bout et son coeur pleure. Sa poitrine lui fait mal mais elle se retient de crier et de hurler, de tout envoyer valser. Elle ne veut pas donner cette victoire à son idiot d'oncle.
« - Bon Dieu, comme si ça ne suffisait pas qu'il ait décidé de partir comme ça, il faut que ça continue encore dans le délire ! »
« - Bon sang Patrick, comment peux-tu parler de lui comme ça ? »
'Cause I'm kissing you, oh.
Elle se lève. Le silence se fait. Sa mère la regarde avec des yeux humides, à l'instar des siens. Quant à son oncle, il a le visage cramoisi et ses yeux semblent sur le point de jaillir de leurs orbites. Elle s'avance vers lui, sans un mot, sans même retirer ses écouteurs. Elle le regarde droit dans les yeux.
I'm kissing you, oh.
Et elle le gifle. La claque retentit dans le silence mortuaire. Avant qu'il puisse répondre, avant qu'il ai le temps de hurler, elle s'empare du sac qui trône sur la table, au centre de la dispute et s'en va en courant, claquant la porte derrière elle.
Vivre sans regret. Mourir sans regret.
Elle a bien retenu la leçon.
Touch me deep, pure and true, gift to me forever
Elle court dans les rues de Paris, sa robe claque au vent, ses talons résonnent sur les trottoirs. Elle ne pleure pas. Elle serre les dents. Et elle court, elle court... Au moment où la porte a claqué derrière elle, elle ne savait pas encore où elle allait se rendre. Mais maintenant qu'elle est en pleine cavalcade, elle sait. C'est une évidence pour elle. Il n'y a qu'un seul endroit.
'Cause I'm kissing you, oh.
I'm kissing you, oh.
Where are you now?
Where are you now?
C'est la dernière chose qu'il lui a demandé avant de partir. Il lui a fait entièrement confiance. Elle ne le décevra pas. Elle court le long des quais, la Seine courant à ses cotés comme une amie qui l'encourage. Cours, cours jeune fille !
Elle ralentit et marche sur les derniers mètres pour reprendre son souffle. Elle grimpe les quelques marches qui se posent devant elle et grimpe sur le pont, ses talons claquant sur les lattes de bois. Elle y est. Elle s'arrête au milieu du pont et ouvre le sac.
Elle en sort une urne. Le vent la pousse dans le dos, contre la rambarde, comme s'il l'encourageait lui aussi. Elle retire le couvercle.
C'est ici et nul part ailleurs. Sur ce pont qu'il a toujours aimé, sur ce pont où il a dit au revoir au monde.
« - Tu l'as dit toi-même, tu es mort comme tu as vécu, un poète perdu dans les rues de Paris. Alors il n'y avait qu'un endroit où je pouvais faire ça, il n'y avait qu'un endroit où je pouvais te faire reposer en paix... »
Elle retourne l'urne et laisse les cendres s'envoler dans le vent, s'éparpiller par dessus la Seine. C'était sa dernière volonté, que ce soit elle qui choisisse l'endroit où répandre ses cendres. Une dernière lubie dirait son oncle. Elle dirait plutôt un dernier caprice poétique. Elle adorait ses caprices poétiques. C'était son charme à lui, ses rêveries qui faisaient de lui un homme toujours souriant. Ce sont ses rêves qui lui ont appris à rêver à son tour, à voir ce monde sans la grisaille, à aimer cette ville et à sourire à la vie.
'Cause I'm kissing you.
I'm kissing you, oh.
« - Adieu papy... et merci. »
Il s'assoit sur un banc, doucement enlacé par une brise du soir qui rafraichit l'air chaud que l'été parisien a amené sur la capitale. Assis là, il contemple la ville qu'il a toujours aimé. Au loin, la Tour Eiffel contemple elle aussi la ville qui s'étend à ses pieds, imperturbable comme elle l'est depuis plus d'un siècle.
Lui aussi a bien veilli. Il se souvient pourtant comme si c'était hier des piques-niques étudiants sur ce pont, ces soirées arrosées où le coeur de Paris venait battre au rythme des guitaristes disséminés sur le Pont des Arts et des rires dispersés le long des planches de bois au dessus de la Seine.
Paris... Grâce à elle, il a toujours été amoureux. Il a aimé ses rues pavées, il a aimé ses monuments, il a aimé ses ruelles aux mille et un secrets. Il a eu toute une vie pour la découvrir, mais elle lui a toujours réservé des surprises. Elle a toujours été une amante hors du commun, surprenante jusqu'au bout. Il a tenté de transmettre cet amour à ses enfants et après eux, à ses petits-enfants. Il espère avoir réussi. Il en est même certain pour une de ses petites filles, étudiante aux Beaux Arts, qui croque la ville dès qu'elle peut, fusain dans une main, feuille blanche devant les yeux. Elle a retenu son conseil : « Croque la vie pour croquer la vie. ». Elle semble avoir compris la remarque sybilline.
Il est fier d'elle. Transmettre quelque chose, arrivé à son âge, est le but ultime. S'il a transmis une passion, il peut mourir heureux.
C'est d'ailleurs ce qu'il est en train de faire, assis là sur un pont dans le soleil couchant qui laisse ses derniers rayons caresser le Pont des Arts qu'il aime tant. Dans une lettre, bien à l'abri dans sa poche intérieure, il explique sa dernière et ultime excentricité.
Ils vont etre tristes, il le sait. Mais il espère qu'ils comprendront. Elle, elle comprendra. Sa petite fille. Elle partage son amour pour Paris. Elle a hérité de ce coté romantique, mélange de l'ancien et du nouveau sens, la beauté de l'amour et des paysages, sans la mélancolie. Elle comprendra pourquoi il a fait ça. Elle l'expliquera aux autres membres de sa famille.
Quand le medecin lui a annoncé le verdict, il y a quelques mois, il n'a pas été abattu. Pas de dernière ruade d'un vieux cheval fougueux dans sa jeunesse. Vivre sa vie tous les jours, sans rien regretter, voilà ce qui a toujours été sa devise. Alors quand la fin arrive, on ne regrette rien.
Il ne regrette rien. Il a le même le luxe de choisir quand il va s'en aller, où il va s'en aller, comment il va s'en aller.
Doux euphémisme poétique. « S'en aller ». Pas mourir. Pas décéder. Pas passer l'arme à gauche. « S'en aller ». Comme une dernière balade. Et quelle meilleur cadre pour cette dernière promenade que la ville qu'il a toujours aimé qui se pare de couleurs mordorées ? Au loin, une église, peut-être Notre-Dame ?, sonne. Il est l'heure. Ses paupières se font lourdes.
Il a pris les médicaments que lui avaient donné son medecin. Anti-douleurs. Ils vont peut-être penser qu'il était devenu gaga, qu'il avait mal lu l'ordonnance et qu'il avait tout avalé d'un coup ? Non... ils le connaissent. Ils comprendront.
Mieux vaut choisir de partir selon son souhait que de dépérir comme un vieux chien dans un lit d'hôpital.
Il a sommeil... Il ferme les yeux et se laisse glisser dans les bras de Morphée, ou qui que ce soit qui l'emportera ce soir.
Dans sa lettre, ils pourront lire :
« Juliette est morte dans les bras de Roméo. Ce soir, je m'endors dans les bras de Paris, cette amoureuse qui m'a longtemps accompagné. Et je repense à tous mes amours, mes amis, mes amantes, mes enfants et mes petits-enfants. Je m'endors avec un sourire aux lèvres car je meurs comme j'ai vécu : un poète perdu dans les rues de Paris.
Avec tout mon amour. »
Drôle de Valentine que voici
Assise sur un banc dans la nuit
Au milieu des arbres des Halles
Assise ce soir dans la lumière pâle.
Drôle de Valentine que voilà
Seule et solitaire dans le froid
Alors que ce soir, et partout
S'étale sirupeux, l'amour fou.
Drôle de Valentine, dis moi
Pourquoi tu éveilles mon émoi
Simplement en regardant les étoiles
Et me laisse imaginer dans tes yeux un voile
Drôle de Valentine, je ne te connais pas
Mais ce soir, étrangement, j'ai ressenti en moi
Cette envie de m'approcher, de te regarder
De t'interroger, de m'excuser et de te consoler.
Drôle de Valentin je dois être à mon avis
Pour n'avoir osé succomber à mon envie
Et d'être parti, sans un mot, comme une bruine
Abandonnant là, ma drôle de Valentine...
Vous me parlez du périphérique et de ses pont déprimants, je vous parle du passage Choiseul et de ses arcades de verre.
Vous pensez aux voitures parisiennes et aux coups de klaxon, je pense aux musiciens parisiens et au note égrénées sur un saxophone.
Pour vous le parisien est malaimable, à la mine renfrognée. Pour moi il boit un verre de vin sur les quais de Seine, en saluant les bateaux mouches.
Vous me dites pollution, boucan, embouteillages. Je vous réponds pique-nique et discussions nocturnes sur le Pont des Arts.
Le métro est un long tunnel grisâtre ? Pour moi ce sont les stations Cité, Arts et Metiers et Bastille.
La seine, un truc pollué et verdâtre ? Le miroir dans lequel se reflète le métro aérien entre Gare de Lyon et Austerlitz.
La Bastille est pour vous un rond-point casse-tête ? Pour moi, ce sont les pavés de la prison qui ornent le sol, symbolique du passé.
Les Champs-Elysées vous apparaissent comme une artère toujours bouchée ? Que nenni, c'est le plus belle avenue du monde.
Le Printemps, les Galeries Lafayette, le Bazar de l'Hotel de Ville ? Regardez donc plutôt les Arènes de Lutèce, le Jardin des Plantes ou les Buttes Chaumont.
Paris, capitale des bourgeois ? Paris, capitale des amoureux.
Vous avez Paris en horreur, elle me comble de bonheur. Sachez découvrir les secrets de la dame, elle vous ouvrira de si belles portes... On dit que l'artiste est celui dont le regard s'arrête là où celui des autres ne fait que passer. Paris est un bijou pour ceux qui voient au delà de l'écrin.
Attardez-vous. Asseyez-vous sur un banc et regardez. Simplement regarder. Et découvrez.
On n'a pas la paix.
Même dans le train.
Même plongé dans un bouquin.
On n'a pas la paix.
Alors si je vous dis train de banlieue en plus, vous vous imaginez deux, trois racailles qui seraient venu m'emm...... Que nenni !
Une vieille dame ! J'vous l'donne en mille mon bon ami... Laissez-moi donc vous conter ça.
Peinard dans le train, je lis mon manga. Une BD, un truc avec des images et des p'tits bubulles, une lecture comme une autre. J''ai mes écouteurs dans les oreilles mais Ipod éteint.
En face de moi, deux vieilles dames. Rien de bien transcendantale jusque là.
Petite vieille n°1 : « Tssss... lire ce genre de choses à son âge... si c'est pas malheureux. »
Je hausse intérieurement un sourcil. Je reste concentré sur le p'tit Naruto qui nous fait son Kage Bunshin no Jutsu.
« Ça ferait mieux de lire des vrais livres à son âge... »
Petit coup d'oeil en douce, petite vieille N°2 se contente de hocher la tête.
« Ils passent leur temps à lire ces bêtises au lieu de lire de vrais livre. »
« Ça » reste concentré sur son bouquin. Naruto est tout de même plus intéressant que les médisances de mamie. Et mon arrêt arrive bientôt.
« On leur apprends quoi à l'école ? A lire des idioties comme ça ? »
Ma pauvre dame, si vous saviez... Kafka, Barbey d'Aurevilly, La Rochefoucauld, voilà mes livres de chevet à l'école.
Je sens le regard exaspéré de Mamie N°1. N°2 a l'air de s'en foutre éperdument par contre.
Ah, l'orbe tourbillonnante de Naruto, un classique !
« Il ferait mieux de lire les Misérables ou quelque chose de vraiment important... »
Mon arrêt arrive. Je referme le bouquin honni, cette engeance diabolique pour adolescents sans culture. Je souris à ces deux charmantes vieilles dames.
« Mesdames, Dieu a fait deux dons à l'homme : l'espérance et l'ignorance. L'ignorance est le meilleur des deux. Victor Hugo. Bonne soirée. »
Ni le temps ni l'envie de voir leur réaction, je suis descendu de mon train.
Apprenez que la littérature ne se réduit pas qu'aux classiques. J'échangerai volontiers une bande-dessinée de Larcenet contre un roman de Marc Lévy.
Sous les soupirs d'une bougie
Les ombres s'étendent, s'enlacent
Caresses sombres sur peau claire
Douceur qui se glisse dans l'air
Les secondes lentement passent
Et dans les ténèbres, elle sourit.
Ombres qui cascadent dans la nuit,
Taquines, mutines, allongées et embrassées
Comme de ces vers les rimes balbutiantes
Elles se lovent dans l'obscurité brûlante
De soupirs et de sourires dorés
A la lueur d'une flamme, il sourit.
Douceur...
Sa peau est si douce. Il se frotte doucement contre elle, sentant sa joue râpeuse d'une barbe de trois jours crisser contre la soie. Elle rit, ça la chatouille.
Il sourit et se laisse emplir de ce rire innocent. Il se dit qu'il n'y a pas plus belle mélodie au monde que ce simple rire. Aucun compositeur au monde, aucun musicien aussi doué soit-il ne saurait recomposer les notes éthérées qui modulent cette délicate et simple chanson qu'est son rire.
Il se rend compte que son coeur lui aussi sourit. Il ignorait cette sensation. C'est comme une vague de chaleur qui l'enveloppe de l'intérieur. Il se laisse emmitoufler par cette sensation ô combien agréable. Ses yeux se ferment dans un soupir de satisfaction.
L'impression d'être entier, pour la première fois de sa vie. Si chacun a un but sur cette planète durant sa vie, il vient de découvrir qu'il a accompli le sien. Peut-on dire que toute notre vie n'avait pour objectif que d'atteindre cet instant de plénitude, de paix total ? Il le pense en tout cas.
Il bascule doucement en arrière, l'attirant contre sa poitrine. Sa petite main continue de lui caresser distraitement le visage. Il sent son souffle chaud dans son cou, calme, régulier, métronome du bonheur.
Une main dans le dos, il la serre tendrement tandis que de l'autre il lui caresse les cheveux. Ils sont couchés dans le canapé du salon et le soleil parisien les réchauffe tous les deux.
Les grains de sable du temps s'allongent aux aussi, glissant de plus en plus lentement, savourant la quiétude de l'instant. Il est heureux, mais il aurait malgré tout un voeu à faire, un seul et unique souhait : que le temps se fige. Qu'il puisse profiter à jamais de sa chaleur, de son sourire et de son rire.
La respiration dans son cou se fait plus régulière, elle s'endort. Suave sensation qu'il savoure à plein coeur.
Il ne pensait pas aimer un jour comme ça. Cela lui ferait presque peur. Mais il écarte cette ombre noir aussi vite qu'elle est apparue. C'est maintenant qu'il faut profiter du moment, alors il laisse son propre souffle ralentir, devenir régulier et calme... Et sous ses paupières fermées, il s'endort à son tour.
C'est dans un sursaut qu'il se réveille. La nuit est tombée et le bruit de la ville nocturne a remplacé les soupirs de celle qu'il tenait dans ses bras.
Elle a disparu. Il la cherche pendant des secondes qui ont du mal à se remettre en branle, encore suspendues dans le sablier.
Et c'est à la lumière de la lune qu'il réalise.
Il ferme les yeux et se les frotte avec le dos des mains. Il se lève et ouvre la fenêtre, laissant le vent froid de la nuit s'engouffrer dans la pièce. Il s'assoit sur le rebord de la fenêtre et s'allume une cigarette. Il contemple Paris la belle, à demi endormie elle aussi, et le souffle régulier de la vie qui bat dans ses artères.
Il y a un trou dans son coeur, ce coeur qui ne sourit plus mais se rappelle. Qui se rappelle de la sensation qui l'a étreint pendant une illusion trop courte.
Un rêve... Un simple et foutu rêve...
Rien qu'un rêve. Et pourtant... Il lui manque quelque chose, il a perdu quelque chose. Il est idiot. Comment peut-on perdre ce que l'on n'a jamais eu ?
Il n'empêche qu'elle lui manque. Et tandis qu'il pose sa tête contre la chambranle de bois de la fenêtre, il se souvient de son dernier mot, échappé comme un dernier souffle d'entre ses petites lèvres endormies.
Papa...
Nos yeux se sont croisés, l'espace d'un souffle, le temps d'un rien...
Et la trotteuse de la pendule s'est stoppée dans son élan mécanique. La respiration s'arrête, le pas se fige et les secondes se suspendent dans l'air du moment.
Nous nous regardons. Et dans ce minuscule laps de temps, tout revient... C'est comme un roulement de tonnerre qui résonne dans l'horizon et qui vient me frapper sans que je m'y attende. Je résonne, je vibre, le fracas fait trembler mes os.
Je ne m'y attendais pas... Pourtant nous nous connaissons si bien. J'aurais dû m'y attendre, tu ne penses pas ?
Le temps se débloque, tout doucement, comme lorsqu'on se sépare d'une amante après l'amour. A regret, la trotteuse cliquète et entre dans une nouvelle seconde.
J'entends le bruit de mes bottes foulant le carrelage. Le bruit sec de la semelle fait echo à ce temps qui reprend ses droits dans un claquement de fouet.
Nos regards se croisent et je me souviens du passé. De ces dernières paroles, de ces mots si durs...
Tu n'as pas voulu comprendre... Tu as fermé les yeux, ta conscience et ton instinct devenant rempart de ce que je t'avais annoncé ce soir là.
Je me suis faché. Tu t'es énervée. Je suis parti.
J'ai compris ta réaction... Je l'ai accepté. Ce n'est pas simple à entendre... J'espère depuis ce jour que tu as pu comprendre. Et là, dans cette infime seconde où nos yeux s'observent tandis que nous nous croisons, je sens que tu réalises. Peut-être est-ce du à ma tenue, que tu vois pour la première fois. Rouge et noir... Un véritable clin d'oeil à Stendhal...
Tandis que nous nous frôlons, tes dernières paroles me reviennent en mémoire.
« Non, je ne suis pas fier de ce que tu es... Ç a me terrifie même... »
Tu as un sourire triste, tu baisses les yeux et tu continues ton chemin.
Je continue le mien, sans chercher à t'arrêter.
La trotteuse reprends ses droits et son chemin, elle aussi. Tous les trois, nous avançons.
Mes bottes résonnent sur le carrelage, en résonnance avec tes talons qui s'éloignent.
Tu m'as vu tel que je suis, tu as vu ce que je suis devenu. Je sais que tu as toujours peur, je sais que tu es toujours fachée.
Mais dans ce demi-sourire teintée de tristesse, je l'ai vu poindre. Un bourgeon, encore minuscule et timide mais qui est la promesse d'une floraison future...
Oui maman, je l'ai vu et je l'ai senti, ce début de fierté.
Ton fils est pompier. Et ça te terrifie.
Mais ce soir, me voyant en uniforme, tu as commencé à réaliser. Et la fierté de mère s'est éveillée pour accompagner cette peur qui te tenaille le soir.
Et ça, c'était la plus belle seconde de ma vie.
Icy
16/09/2007
A Christian et sa maman
Le soleil brille haut dans le ciel sans nuages. La chaleur est écrasante et une brise peine à sêcher la sueur sur ton visage.
Un froissement d'ailes au loin, un corbeau s'envole dans l'air suffocant avec un croassement moqueur pour toi et tes semblables. Tu l'ignores et tu regardes le paysage. Les champs à perte de vue sont comme des nuages sur terre, tombés du ciel limpide qui s'en serait débarassé comme on retire une pelisse de laine quand il fait trop chaud...
Quelque part, à droite ou à gauche, tu ne peux le deviner, un marmonnement s'élève. Râle, soupir ? Le marmonnement se module et tu reconnais bientôt une mélodie... Un autre marmonnement s'élève bientôt, suivi par plusieurs autres, dont le tien. Sans t'en rendre compte, tu entonnes la mélopée, les lèvres serrées mais le coeur ouvert, les dents serrés mais l'âme ouverte au vent d'été. Le soleil t'écrase, la vie t'écrase, mais tu t'envoles tout de même.
Une femme chantonne désormais...
C'est un vent de sonorités qui souffle sur les nuages blancs dans lesquels toi et tes frères vous trouvez... Il caresse vos rêves, les enlace et les protège. C'est un écrin de soie qui se file autour de vos pensées jumelles...
Tu hoches la tête au rythme de la mélodie, tu fermes les yeux face au soleil qui t'éblouit... Et tu te laisses aller à rêver...
S'envoler sur les notes, comme le corbeau au noir croassement, quitter les nuages de la terre pour partir à la recherche des nuages du ciel, cachés derrière cet écran bleu... Ne plus être enfermé sur cette terre de chaînes et de sang, de larmes et de sueur. Avoir un nom. Etre.
Mais un claquement de fouet te cingle le dos et te fait rouvrir les yeux. Tu baisses le regard sans croiser celui du blanc sur son cheval. La mélopée s'est tue, elle reprendra à son départ, comme toujours et pour toujours.
Tu es noir, comme le corbeau.
Mais tes ailes ont été rognées.
Tu es noir en Alabama. Nous sommes en 1845.
Tu ne t'envolera pas. Tu mourras dans les nuages blancs de la terre, dans les champs de coton.
Pas de liberté. Juste de l'espoir.
Icy - 07/2007
Dhanyavad Sangee
C'est l'histoire d'un petit garçon rêveur... Et comme tous les rêveurs, il était toujours en train de se promener dans son imagination. C'est grand une imagination, on peut même dire que ça n'a aucune limite. Comme un grand champ qui s'étend à perte de vue. Un champ au blé doré où les épis dansent à l'unisson sous une brise chaude et un soleil cajoleur. Et derrière chaque épi, un rêve, un monde, une aventure.
Il adorait se promener dans ce champ ce petit garçon. Il lui suffisait de fermer les yeux et il se retrouvait à courir à travers les épis, riant, vivant. Parfois, il n'avait même pas besoin de fermer les yeux, il lui suffisait de regarder le monde gris et de le décorer à sa manière. La vendeuse de glace sur la plage devenait une princesse sans royaume qu'il fallait secourir, le policier en train de verbaliser se paraît d'une armure et faisait des moulinets avec son épée-parcmètre et la vieille dame qui promenait son teckel se transformait en sorcière tenant un cerbère en laisse...
Et lui, ce petit garçon... Aaaah, lui, il devenait beaucoup de choses. Un héros qui secourait la veuve et l'orphelin, un ange qui pleurait sa famille ou encore un être différent des autres, en marge, mais qui avait une connaissance du monde autre que les gens normaux.
Il adorait rêver ce petit garçon, du soir au matin et de l'aube au crépuscule. Mais un jour, il a eu peur. C'est beaux les rêves, ce sont des étoiles dans des yeux de gosse. Mais ce n'est pas la réalité. Et à toujours se laisser emporter par la vague dorée de ses rêves, la peur l'a étreint. Ils étaient si doux ses rêves... Pourrait-il toujours en revenir ? Ne serait-ce pas trop tentant de fuir ce monde morne et triste pour courir à tout jamais parmi les caresses du blé ?
Alors il s'est assis, à cheval entre le trottoir et le champ doré, et il a réfléchit. Il devait choisir ! Le monde gris mais réel, ou bien le monde chatoyant mais imaginaire ? Dilemme... Aucune des deux solutions ne lui paraissait être la bonne. Choisir entre le noir ou le blanc n'est pas simple, surtout pour un petit garçon. Ce sont les grandes personnes qui prennent des décisions. Les petits garçons, ça n'a pas l'âge de s'occuper de ça.
Pourtant il savait qu'il devait en prendre une lui. C'est beaux les rêves, mais y vivre c'est dangereux. Le passage entre les deux mondes était comme un long corridor et il devenait de plus en plus difficile de laisser la porte ouverte entre les deux, pour pouvoir toujours revenir du monde imaginaire jusque dans le monde réel.
Alors il fallait grandir. Et choisir. Choisir, c'est être une grande personne. Et on ne peut pas toujours rester un petit garçon, n'est-ce pas ?
Mais alors, le petit garçon se posa une question : qui avait décidé ça ? Etait-ce un adulte qui avait décidé qu'un petit garçon ne pouvait pas le rester éternellement ? Etait-ce une grande personne qui avait décrété que le champ de blé et le monde réel ne pouvait pas coexister ?
Le petit garçon prit le temps de la réflexion. On ne réfléchit pas à des questions comme ça à la va-vite, non non ! Même un petit garçon sait ça ! Alors, toujours assis à cheval entre ses mondes, il regarda alternativement l'un et l'autre. Et il se dit que ce serait idiot de séparer les deux.
Il décida donc de se lever et demanda à un ange qui passait par là – dans le champ de blé évidemment, les anges n'apparaissent pas comme ça dans le monde réel, tout le monde sait ça – de lui prêter une plume. L'ange, gentiment, retira délicatement une plume de ses ailes et la tendit au petit garçon qui la prit avec un sourire de remerciement.
Et alors avec sa petite plume, il commença à dessiner ses rêves dans le monde réel. Il forma des mots qui explosait comme des bulles de savon en donnant vie à ses rêves. Et la première chose qu'il fit, et qu'il garda pour lui pendant longtemps, ce fut de faire disparaître la porte entre les deux mondes en la raturant et en dessinant entre les deux un escalator, pour passer encore plus vite de l'un à l'autre !
Le petit garçon avait décidé que ses rêves surgiraient dans le monde réel, non ! Que ses rêves seraient le monde réel ! Il suffisait de prendre soin de bien les écrire et ils prenaient vie. Oui, tout ça, c'était dans son imagination bien sûr, il le savait ! Mais son imagination, c'était le monde, il n'y avait plus aucune frontière entre les deux... C'était comme si son champ de blé, celui qui s'étendait à perte de vue, avait encore grandi un peu plus et s'était propagé dans le vrai monde gris, mélangeant ses couleurs à celles de tous les jours.
Et pour se souvenir de cette décision, le petit garçon entreprit de faire un dessin sur lui même, pour toujours se rappeller que les rêves, ça fait tourner le monde si on sait bien s'y prendre. Tout du moins son monde à lui, et le monde des quelques personnes qui se laissent emporter dans le flot de gerbes de blé.
Le petit garçon a bien grandi depuis. Mais il se souvient quand il se caresse la nuque, de sa promesse de toujours continuer à rêver. Un peu comme Peter Pan qui refuse de grandir, lui, il refuse de stopper ses rêves.
La pluie caracole de feuille en feuille, rebondit sur le bois humide et joue sur les arbres comme s'ils étaient les lamelles d'un carillon végétal. Les gouttes rebondissent, glissent, sonnent et chantent sur l'instrument vert.
Même de là où elle est, elle peut entendre la mélopée qui se joue sous ses pieds, loin en contrebas. Ici, entre les gargouilles, les jambes dans le vide, elle se balance doucement au rythme des notes aqueuses. Les visages des monstres de pierre qui l'encadrent l'ignore superbement, fixant contemplativement l'horizon parisien de leur regard pétrifié.
Elle est seule, elle a l'habitude... Elle et ses pensées, elle et ses idées noires...
Ses bottines de cuirs tapent contre la pierre froide sur laquelle elle est assise, écho aux gouttes de pluie qui frappent les feuilles. Elle est trempée, la pluie dégouline sur son visage. Pas de larmes, juste de la pluie. Rien que de la pluie. Sous elle s'étend le parvis de Notre-Dame, plusieurs dizaines de mètres en contre-bas. Il est tard, le parvis est vide. Il n'y a qu'elle. Elle et les silencieuses gargouilles. Elle pose les yeux sur le monstre qui est à sa droite et lui pose une main sur le haut du crâne, comme si elle caressait un gentil toutou. La pluie lui coule le long de l'échine, mais la gargouille ne s'en émeut pas, imperturbable.
- Vous devez être bien seuls ici, toi et tes potes...
La gargouille semble vouloir garder sa réponse pour elle et ne lâche pas un mot. Pas même un petit grognement, rien.
Elle soupire et repose son regard sur le vide qui la sépare du sol. Ce serait si simple. Une petite pichenette et finies les emmerdes. Les problèmes de coeur, de loyer, d'avenir... les problèmes de vie. Il suffirait d'une infime pichenette et elle glisserait le long de la pierre et s'envolerait. Peut-être qu'elle pourrait voler comme un oiseau, étendre les bras et laisse le vent l'emporter ? Loin, loin, loin de tout ça...
- Trop facile, non ?
Elle tourne la tête vivement, le coeur manquant un battement. Derrière elle, un homme la regarde, les yeux aussi fixes que les gargouilles. Il porte un imperméable de cuir noir sur lequel tombent de longs cheveux blancs. Il a les yeux clairs, si clairs qu'elle n'arrive à définir leur couleur. Elle fronce les sourcils face à l'intrus.
- De quoi ?
Il s'avance et d'un léger saut, grimpe sur le muret et s'assoit à coté d'elle. Elle regarde son profil, sa peau d'albatre qui, avec ses cheveux blancs, jurent sur le noir de sa tenue. Il regarde en bas et siffle.
- Sacrée hauteur... Crise cardiaque.
- Quoi crise cardiaque ?
- Qu'est ce qui vous fait croire que je veux sauter ?
Il a alors un petit rire, un rire étrange, léger et fragile comme du verre. Cristallin, pense-t-elle, sans s'expliquer ce qu'elle entend par là.
- Vous voulez sauter mademoiselle... Les soucis de la vie je présume...
- Non, je...
- Que...
- Un boulot de merde...
- Dis donc...
- Des factures et des crédits qui s'entassent...
- Vous me suivez ? Espèce de sale...
- T-t-t-t, pas de grossièretés. Non, je ne vous suis pas. Enfin, pas au sens où vous l'entendez.
- Alors comment vous savez tout ça ?
- De quoi donc ?
- Faites pas l'innocent... Ma vie, mes emmerdes... ça...
Elle tend la main vers le vide dans un geste explicite.
- Et puis... Vous avez parlé de « pichenette » ? Comment vous saviez que je pensais à ça ?
- Hey, m'insulte pas espèce de...
- Vous avez besoin d'aide, la coupe-t-il.
Elle referme la bouche dans un claquement sec et sonore et le regarde avec des yeux soupçonneux.
- Personne ne m'a jamais aidé... j'ai besoin de personne.
- J'ai pas besoin d'aide ! Qu'est ce que vous venez foutre ici, à m'emmerder avec vos salades ?
- Je viens vous rafraichir la mémoire...
- J'ai pas besoin qu'on me la rafraichisse, j'me souviens très bien de toutes les saloperies que j'ai sur le dos !
- Ah ça, je n'en doute pas un seul instant...
Il contemple à son tour le vide, balançant ses jambes comme un gamin sur une chaise trop grande pour lui.
- Mais... voyez-vous... vous ne vous souvenez que des saloperies justement...
- Vous ne voulez pas d'aide alors ?
- NON ! Hurle-t-elle en se mettant debout sur le muret. J'ai pas besoin d'aide ! Personne n'est là pour m'aider, j'en ai pas besoin !
L'homme soupire et hausse les épaules :
- On n'aide pas les gens malgré eux...
Il se lève alors à son tour et d'un leger coup de la main, la pousse dans le vide.
Elle n'a pas le temps d'articuler un mot que le vide la happe déjà. Un hurlement commence à naitre dans sa gorge tandis qu'elle voit le muret et les gargouilles s'éloigner. Entre les deux monstres de pierre, il la regarde, goguenard, et dit contre le vent et la pluie :
- Alors ? Personne pour vous aider ? Personne dans votre vie hein ?
Et comme on le dit souvent dans ces cas là, sa vie se met à défiler devant ses yeux tandis qu'elle hurle et qu'elle se rapproche du mortel parvis. Des flashs d'images lui strient les yeux, prenant la place de cet homme moqueur qui la regarde mourir.
Une main tendue. La chaleur au creux de sa paume. Elle ouvre la main et n'y cueille que la pluie.
Un sourire. Sa mère. L'image disparaît et est remplacée par le sourire monstrueux des gargouilles.
Des bras qui l'enlacent, qui la serrent contre elle. Et puis c'est le vent qui s'empare d'elle.
Un goût de bonheur sur ces lèvres, un baiser oublié. Lui. Et c'est un hurlement qui caresse alors ses lèvres.
Des mots doux, des je t'aime, des appelle moi, des ne m'oublie pas, susurrés à l'oreille. Et elle l'entend, ce type, en train de hurler :
- ALORS ? Personne pour vous aider ? Vous en êtes certaine ? Jamais personne ? Vous n'avez pas besoin d'aide ?
Et elle comprends qu'elle va mourir, ici, comme une conne. Seule. Parce que ses bras étaient tordus au lieu d'être tendus. Elle comprends qu'elle va crever alors qu'il y a encore des gens pour elle. Qu'elle n'est pas seule. Elle comprends. Mais elle comprends trop tard. Elle hurle alors :
- J'ai besoin d'aide !
Elle voit alors avec stupeur l'homme se pencher en avant et se jeter dans le vide. La demi-seconde suivante, elle sent quelque chose qui la porte et qui la tire vers le haut. Elle n'a pas le temps de comprendre ce qui se passe qu'elle se retrouve en compagnie des gargouilles, en sûreté de l'autre coté du muret. Le coeur sur le point d'exploser, le visage envahi de larmes, elle regarde autour d'elle.
Mais personne. Elle est seule. Elle en vient même à se demande si elle ne vient pas de rêver. Mais ses jambes tremblantes et son coeur au bord de l'arrêt lui prouvent le contraire. La pluie s'est soudainement arrêté. Elle regarde les cieux et voit une plume blanche qui descend, doucement ballotée par le vent. Elle l'attrape en plein vol.
- Chaude...
Elle sent la chaleur qui irradie de la plume envahir sa main, tandis qu'en elle, des mots résonnent et font s'écouler de nouvelles larmes sur son visage.
Alors, allez les trouver. Ceux qui peuvent vous aider. Ceux qui font que vous n'êtes pas seule. Et n'oubliez pas : on n'aide pas les gens malgré eux.
Enveloppe veloutée d'un vent d'été
Douce sensation de sérénité
Qui étreint les rides de la vie
Et caresse les ires de mon lit.
Elle glisse, sensuelle, sur le satin
D'une peau peuplée de pluie
Elle s'étend sur le temps, s'évanouit
Dans la torpeur de la brume du matin.
Larme évaporée, ton sillon creusé
Cicatrice sur la soie enlacée
Est recouverte d'un voile délicat,
Chaud alors que soufflent les frimas.
D.licat à D.lier cet imbroglio de D.tails qui tentent de D.truire les sourires...
D.létères ces souvenirs qui D.clinent les ombres du D.dale...
D.jà le matin, à peine le soir passé, D.ride toi et D.joue
Ces D.mons d'hier qui t'empêchent de D.couvrir les anges de demain.
Il est tard. Le soleil a depuis longtemps tiré sa révérence quotidienne pour céder la scène à sa tendre comparse qui s'est empressé de glisser un voile d'obscurité sur Paris. Pour ceux qui connaissent la grande dame qu'est Paris, nul besoin du soleil pour retrouver son chemin. Mais Lisa n'est pas une habituée de Paris, et même avec la lumière artificielle des lampadaires elle a perdu son chemin.
Cela fait une bonne heure qu'elle tourne en rond dans les ruelles du centre de Paris, sans parvenir à retrouver son hôtel. Lisa est têtue et insiste : elle trouvera sa route. Elle ne sera ni une provinciale perdue dans Paris, ni une touriste égarée. Alors Lisa continue d'avancer, de tourner, de faire demi-tour et de tournevirer. Et elle s'enfonce de plus en plus dans Paris, sans parvenir à trouver la bonne direction.
Elle finit par arriver aux alentours de Chatelets, près de l'Eglise Sainte-Eustache.
Il est tard, si tard que la nuit a invité son amie la Lune pour lui tenir compagnie lors de sa veillée. Les deux comparses discutent tranquillement dans les cieux tandis que Lisa erre. Elle traverse le parvis, désert, sans âme qui vive avec pour seuls compagnons l'échos de ses pas lorsqu'une voix rompt le silence :
- Perdue m'dame ?
Lisa s'arrête et tourne la tête dans tous les sens pour trouver la voix fluette qui l'a interpellée. Mais elle ne voit personne, pas un brin de mouvement ou de vie.
- Ici ! Précise la voix fluette.
Sur le parvis, une immense tête et une main de pierre trônent. C'est du creux de cette main que jaillit une bouille d'enfant à demi-souriante.
- C'est rare de voir des gens dans le coin à cette heure-ci...
- Ah... euh... bonsoir... hésite Lisa.
Elle se sent un peu idiote face à cet enfant, perdue qu'elle est comme une gamine dans un centre commercial. Puis elle réalise qu'un enfant seul, en plein milieu de la nuit, ne devrait pas se trouver ici.
- Que fais-tu ici aussi tard ?
Il saute depuis la main et atterrit souplement, comme un chaton, près d'elle. Elle le regarde de haut en bas. Il semble tout droit sorti d'un autre siècle : casquette feutrée posée nonchalemment sur la tête, une petite chemise à manches courtes rentrée dans une sorte de short datant, au moins dans le style, de l'avant-guerre et tenu par une paire de bretelles. Il a un sourire canaille tandis qu'il la regarde lui aussi de haut en bas. Il doit avoir aux environs des dix ans, à peine plus.
- Z'êtes pas d'ici, hein ?
- Ça s'voit ! Perdue hein ?
- Ça aussi ça se voit ?
- Comme le tarin au milieu de la trogne !
- Je suis peut être perdue mais ça ne m'explique pas ce qu'un gamin comme toi fait ici à cette heure-ci.
Il part d'un rire franc et sincère. Lisa ne peut s'empêcher de sourire elle aussi. Le rire du gamin a quelque chose de communicatif, mais il a aussi quelque chose d'étrange, une impression en filigrane. Elle a beau chercher cependant, elle ne peut mettre le doigt dessus...
- Je ne suis pas un gamin comme les autres m'dame !
- Ouais ! Chuis un gamin de Paris moi ! Un vrai de vrai !
- Et que fait un gamin de Paris, un vrai de vrai, dehors aussi tard ?
Le gosse la regarde, sans sourire, droit dans les yeux. Puis il penche la tête et regarde la Lune.
- J'pense qu'il rêve m'dame...
Lisa est décontenancée par cette réponse... Elle scrute attentivement l'ombre de tristesse qui vient de passer sur les yeux de l'enfant, une ombre si vieille, si agée, qu'elle ne devrait pas se glisser dans le regard d'un gamin de dix ans. Et pourtant elle est là, voile bien trop ancien pour la candeur de ce visage barbouillé. Lisa sent une boule se former dans sa gorge.
- Et à quoi rêve-t-il ce petit garçon ?
Sans détourner le regard de la Lune, l'enfant lui répond :
- Il rêve, il se souvient, il rêve qu'il se souvient... Ou bien il se souvient qu'il rêve...
Il secoue la tête et retrouve son sourire canaille.
- Vous alliez où m'dame ?
- Héhéhé ! Pas de problème, j'vais vous aider !
Il court vers elle et lui prends la main pour la tirer en avant.
- Allez, en avant ma grande !
Il l'emmène, la tire en riant et la rapproche de son but. En chemin, Lisa lui demande :
- Et quels sont les rêves, ou les souvenirs, d'un gamin de Paris ?
- Tu es un vrai p'tit démon dis moi...
- Et y'a aussi des coups de feu, continue-t-il comme s'il ne l'avait pas entendu, des soldats, des barricades et des morts. Des camarades. Des cartouchières trop tentantes. Puis du sang. Trop de sang.
- Petit... De quoi parles-tu ?
- Je vous l'ai dit, non ? Des rêves, des souvenirs, un peu des deux.
- Que...
Elle n'a pas le loisir de continuer sa question que le gamin s'arrête de courir et de la tirer.
- Et voilà m'dame. Prochaine rue à droite et vous serez à votre hôtel. Moi j'peux pas aller plus loin.
Pour seul réponse, il lui lance un sourire canaille et pointe le doigt derrière elle. Lisa se retourne et voit un de ces petits panneaux noirs et rouges qui relatent l'Histoire de Paris en divers endroits de la capitale. Elle se retourne vers le gamin et dit :
- Et bien quoi ? Que veux-tu...
Mais sa question s'évanouit sur ses lèvres, puisqu'il n'y a plus personne pour y répondre, ni même pour l'entendre. Le petit gamin de Paris a disparu, comme un coup de vent, comme un clin d'oeil chapardeur.
- Petit ? appelle-t-elle.
Mais elle n'a pour réponse que le doux murmure d'un vent nocturne. Elle se retourne, regarde autour d'elle. Personne. Son regard s'arrête sur le pannonceau rouge et noir. Elle s'approche pour le lire :
« Ici se trouvait la Rue de la Chanverrerie ou, comme l'appellait Victor Hugo, la Rue de la Chanvrerie, qui a été absorbée par la Rue Rambuteau. C'est dans cette rue, probablemement à l'endroit où vous vous trouvez, qu'aurait été tué le petit Gavroche, héros du célèbre roman de Victor Hugo Les Misérables. Le petit gamin de Paris aurait trouvé la mort en tentant de ramasser des cartouchières pour ses camarades insurgés sur les Barricades en 1831. »
Lisa regarde le panneau sans plus le voir. Elle se souvient alors de ce qu'elle a entendu lorsqu'elle marchait sur le parvis de Saint-Eustache : l'écho de ses propres pas qui résonnait haut et fort. Mais lorsque le gamin a ri à gorge déployé, au même endroit, quelque chose l'avait dérangé.
Il n'y avait pas d'écho.
Elle se tourne vers l'obscurité de Paris. Et un murmure se glisse entre ses lèvres, honteux et incrédule, chuchoté et à peine avoué...
- Gavroche...
Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.
Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à...
Un personnage, qu'est-ce ?
Celui que l'on créé, que l'on façonne comme Dieu aurait créé l'homme. Et comme Dieu qui aurait créé l'Homme à son image, celui qui créé un personnage y met une partie de lui, plus ou moins importante.
Il y a aussi le personnage qu'on incarne, celui qui est joué par les acteurs, au cinéma comme au théâtre. C'est l'inverse qui se produit alors, on fait soi un être différent de nous. Pourtant, cette part de nous-même va quelque peu déteindre sur le personnage, plus ou moins en profondeur selon le talent d'acteur...
Mais le personnage, lui, qu'est-il réellement ? Quelle est la part de lui qui va s'emparer de nous, que ce soit celui que l'on imagine ou celui qu'on incarne ? N'est-il qu'un simple masque, puisqu'il tire son nom des persona, masques que portaient les acteurs dans l'Antiquité ? N'est-il donc qu'un costume que l'on enfile le temps d'une représentation ?
Peut-être est-il bien plus que ça, un être qui échappe à son créateur tout comme l'Homme aurait échappé à Dieu. Qui contrôle le personnage ? L'acteur ? A quel point-il est maître de cette enveloppe non pas charnelle mais imaginaire qui le drape, jusqu'où un écrivain est-il maître de la destinée de ses personnages ? Ne serait-ce pas les personnages qui prendraient en main leur vie, leur histoire, leur aventure, et le narrateur ne serait-il pas qu'un témoin chargé de recueillir ses pérégrinations et d'en tenir les annales ? Ai-je donc la certitude que la vie du héros coule de ma plume et non que ma plume coule de la vie du héros ?
Et s'ils étaient libre, ces personnages, s'ils se rebellaient, pourrais-je les empêcher de s'en prendre à leur Dieu, cet auteur malhabile qui n'a qu'une maigre plume défraichie pour se défendre ? Oh, je doute, je crains... Je ne peux être certain de leur pouvoir. Il pourrait bien être plus grand que le mien. Et moi qui les ai maltraité, leur ai fait vivre mille malheurs, succomber à mille douleurw et verser mille larmes, que ferais-je s'il leur venait l'idée de se venger de ce tyran cruel qui dans une mégalomanie galopante croit avoir tout contrôle sur eux ?
Et si...
Et si l'Argan de Molière était un exemple de cette rebellion ? Ne dit-il pas, ce malade imagine, que si ce Molière qui se joue des medecins tombait un jour malade, il le « laisserai mourir sans recours ». Notre Jean-Baptiste a peut-être bel et bien été victime de cet habit d'Argan qu'il endossa lors de sa dernière représentation... Incarnant cet hypocondriaque, qui a prononcé ces tristes mots « Crève, crève, cela t'apprendra une autre fois à te jouer de la Faculté » ? Est-ce Molière, acteur ? Ou bien Argan, personnage, qui aurait parlé de sa propre voix ? Serait-ce alors pour cette dernière raison que le maître du théâtre disparut alors, quelques heures après cette réplique, mourant quasiment sur les planches lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire ?
Est-ce réellement la tuberculose qui a emporté Molière ? Ou est-ce là le fait d'un hypocondriaque qui, ulcéré qu'on se moque des médecins, mit fin aux jours de celui qui s'incarnait en lui pour mieux les ridiculiser ?
A toi personnage, es-tu coupable de ce déicide ?
Et si coupable tu es, que dois-je craindre de ceux à qui j'ai donné le paradis pour mieux leur faire goûter l'enfer ?
[Atelier d'écriture] - Sujet : Vous lisez un épitaphe "Ce sera pire si j'attends la nuit, il faut que je m'enterre aujourd'hui". Une vieille dame qui jardine sur la tombe d'à coté vous explique le pourquoi de cette étrange phrase.
- Drôle d'épitaphe n'est-ce pas ?
Le jeune homme se tourna vers la voix sereine, bien que légèrement chevrottante, qui l'avait interpellé. Une vieille dame se relevait péniblement en s'appuyant sans ménagement sur la pierre tombale d'où elle arrachait les mauvaises herbes.
- Pardon ?
- Je disais : drôle d'épitaphe, n'est-ce pas ? confirma-t-elle en époussetant ses jupons noirs. Vous le connaissiez ? demanda-t-elle dans un sourire.
- Ah ! Non, non... J'aime simplement me promener à la recherche de quelques épitaphes qui sortent de l'ordinaire. Vous savez, du genre "Sa dernière blague était à mourir de rire" ou bien "Ici, les huissiers ne viendront pas me chercher"...
- Hahaha ! Je vois... Et que pensez-vous de celle-ci ?
- Je dois vous avouer qu'elle me laisse quelque peu perplexe.
- Vous voudriez connaitre l'explication ? demanda-t-elle en réarrangeant les bouquets de la tombe d'à côté.
- Vous la connaissez ?
- Disons que oui... Monsieur Une était une connaissance, ce charmant Luc était quelque peu excentrique mais c'était un amour... Nous avions beaucoup de mal à nous voir de son vivant, nos emplois du temps respectifs ne concordaient que très rarement, il travaillait de nuit et moi de jour. Pour être tout à fait franche jeune homme, nous avions le béguin l'un pour l'autre...
Le jeune homme surprit une fugace trace rouge sur les joues de la vieille dame.
- Mais nous passions notre temps à nous courir après, manquant l'autre de peu à chacun de nos rendez-vous. C'était très frustrant, nous ne parvenions que trop rarement à nous retrouver au même endroit en même temps. Et là encore, c'était pour de trop courts moments et nous devions nous quitter la mort dans l'âme. Imaginez la tristesse de deux coeurs qu'on sépare. Un jour, excédé par un énième rendez-vous manqué, Luc décida de démissionner, ne voulant plus travailler de nuit, ne plus me manquer...
- D'accord... Je comprends la première partie... Mais la seconde ? Pourquoi devait-il s'enterrer ?
La vieille dame eut un rire chaleureux.
- Il travaillait dans les cieux jeune homme, tout comme moi à l'époque, la pauvre vieille Madame Oleil que vous avez devant vous... Et dans notre métier, quand vous quittez les cieux, il faut disparaitre et se réfugier en terre !
Quelque peu surpris par cette déclaration, le jeune homme quitta la vieille dame des yeux et se concentra à nouveau sur la tombe, l'esprit tentant vainement de comprendre le sens caché de cette phrase. Il remarqua que l'épitaphe était surmonté d'un cercle et d'un croissant entremêlés. Sous l'épitaphe, il pouvait lire le nom : L. Une. Sans quitter la tombe du regard, le jeune homme dit dans un sourire :
- C'est amusant... Ecrit comme ça, on dirait la tombe de la Lune !
Après quelques instants de réflexion, il dit en se tournant vers la vieille dame :
- Mais dites-moi, quel métiez faisiez-vous donc ?
Sa question se perdit dans le vent automnal, la vieille dame n'était plus là. Etonné, il regarda autour de lui, sans voir personne. Il tourna autour de la tombe dont s'occupait la vieille dame et finit, ne sachant pas quoi faire d'autre, par lire la stèle. Sous un dessin, un cercle et un croissant entremêlés, on pouvait lire :
S. Oleil
Les rouages s'imbriquèrent les uns dans les autres, dans un éclair de compréhension qui ne fit qu'obscurcir les choses en mettant en lumière l'impossibilité de la chose. Le jeune homme comprit que le cercle et le croissant étaient un Soleil et une Lune, enfin réunis après tant d'années et de trop rares éclipses...



