Le choix

Il l'attendait sur les marches du Sacré-Coeur, le regard perdu vers Paris. Comme souvent sur la butte Montmartre, un vent ébouriffait les cheveux des touristes, des couples enlacés et des guitaristes qui égayaient la nuit. Un sourire au coin des lèvres, il l'attend. Elle est en retard, comme d'habitude... mais cela ne l'étonne plus. En attendant il rêvasse, son esprit se perdant dans le dédale des rues parisiennes qui s'étendent à ses pieds, tapis rouge pour un rêveur comme lui. Il regarde autour de lui et sourit intérieurement de voir ce haut lieu du massacre des Communes être devenu l'un des endroits élus par les romantiques de tout genre. Une juste revanche du destin, tout du moins c'est ce qu'il aime à croire.


Le vent tourne soudain, comme un soupir venant du Sacré-Coeur. Et dans ce souffle, une fragrance qu'il reconnait, comme un murmure à son coeur.

Elle est arrivée.

Elle s'assoit à coté de lui, dans un froissement de jupes.


- Bonsoir toi, dit-elle en l'embrassant sur la joue.
- Salut mademoiselle...

Il tourne légèrement son visage et la regarde. Elle ne sourit pas en lui rendant son regard. Elle s'inquiète. Ce qui n'a rien d'étonnant... Quand on dit « Il faut qu'on parle » à sa compagne, il est de coutume que cela n'augure rien de bien bon...


- Pourquoi m'as-tu fait venir ici ce soir ?
- Pour clôturer notre histoire là où elle a commencé.

Il se tourne entièrement vers elle et sourit tristement.

- Pour te quitter...

Clair, précis, sans appel. Il a tourné mille et une phrases dans sa tête mais il a choisi celle-ci. Autant être clair dès le début.


Comme il s'y attendait, elle ne réagit pas. Masque marmoréen sous la chevelure de feu. Seule une légère tension sur sa joue trahit le fait qu'elle serre les dents.

- Pourquoi ? Tu ne m'aimes plus ?

La voix est froide, dure, comme un pic à glace.

- Si.
- Donc tu m'aimes mais tu me quittes.
- Oui.

Elle inspire et bloque son souffle. Elle se contient. Il apprécie le geste étant donné son comportement habituellement emporté. Il inspire à son tour et dit :

- Pour être précis, je t'aime mais je te laisse partir.
- Ah, parce que j'ai envie de partir ?

- Tu ne te l'avoues pas... mais oui, tu serais mieux sans moi.
- Tu joues à Caliméro là ou quoi ?

- Oh non, je ne joue plus... au contraire. Ce soir, pour la première fois depuis que nous sommes ensemble, je vais être moi-même.

Elle lui jette un regard noir, son regard si particulier qui a tendance à faire taire les gens. Mais ce soir, il ne pourra pas se taire.

- C'est quoi aimer pour toi ?
- Ah, on joue aux devinettes maintenant ?

Sarcastique...

- Non. On ne joue plus. Réponds-moi.
- Alors je vais te répondre, monsieur le lyrique... Aimer, c'est avancer à deux dans la même direction, affronter les problèmes de front et faire face aux difficultés de la vie.
- Orphée et Eurydice...
- Quoi ?
- Non, rien... continue s'il te plait.
- Je ne vois rien à ajouter.
- C'est ça pour toi l'amour ? Et comment ça se traduit au quotidien alors ?
- Aimer au quotidien ? Mais j'en sais rien moi, t'en as de ces questions !
- Alors je vais te répondre... Pour moi, aimer c'est vivre avec un sourire en permanence sur les lèvres. Aimer c'est être prêt à décrocher la lune pour l'autre, juste pour le voir sourire. Aimer, c'est être prêt à danser à n'importe quel instant, juste pour vibrer et rire avec l'autre. Aimer ne doit pas être un devoir mais un plaisir...
- Conneries de fleur bleue...
- Tout à fait... Tu mets le point sur le noeud du problème.
- Ben voyons... tu m'expliques ?
- Je t'offre des fleurs, tu te demandes ce que j'essaie de me faire pardonner. Et quand je t'avoue qu'il n'y a rien, tu hausses les épaules. Quand je t'enlace, tu me demandes ce que je veux. Quand je t'embrasse dans la rue, tu crains le regard des autres. A la Saint-Valentin, je me mets en quatre pour te préparer des surprises. Et tu m'offres un nécessaire à cuisine.
- Tu ne comprends rien à l'amour des femmes...
- Non, je nie le fait que l'amour puisse être celui des femmes...
- Ah, les femmes ne peuvent pas aimer selon toi ? Le coupe-t-elle.
- Tu vois, tu te jettes sur la première raison sans chercher à comprendre... Non, je ne nie pas que les femmes peuvent aimer. Je nie le fait qu'elles aient une façon d'aimer et les hommes une autre. Pourquoi devrait-il y avoir un amour féminin et un amour masculin, avec leurs règles et leurs codes ? Car c'est ce que tu penses, non ?
- Les hommes et les femmes n'aiment pas de la même manière.
- Donc je devrais t'aimer comme un homme et accepter que tu m'aimes comme une femme ?
- Oui ! C'est comme ça que les choses marchent, que les couples marchent.
- Alors plutôt être cul-de-jatte, car je ne veux pas d'un amour comme ça. Pour moi l'amour, c'est pareil pour tout le monde. Vivre avec des paillettes dans les yeux. Ce n'est pas accueillir l'autre à son retour du boulot pour qu'il mette les pieds sous la table en regardant le journal télé. L'amour ne devrait pas être une affaire d'union de forces face à la dureté de la vie...
- Tu es trop romantique...
- Peut-on l'être trop ?
- Oui ! Quand on attend la princesse en se prenant pour un chevalier sur son blanc destrier ! Ouvre donc les yeux, ce n'est pas ça la vie !
- Ah non ? Et qui en a décidé ainsi ?
- Mais ! C'est comme ça et puis c'est tout ! Tout le monde vit comme ça !
- Et sous prétexte que la majorité des couples fonctionnent comme ça, je devrais renier ce que je pense pour me conformer au moule ? A ce moule qui provoque deux divorces pour trois mariages ?
- Ah voilà, on arrive au fond du problème... Tu ne veux pas t'engager, comme la plupart des enfants de divorcés.
- Tu n'as qu'à moitié raison. Oui, je réagis en enfant de divorcé. Mais cela ne veut pas dire que j'ai peur de m'engager.

- Tu cherches à me convaincre ou à te convaincre là ?
- Ni l'un ni l'autre. Je suis déjà convaincu et je ne chercherai pas à te convaincre. Je ne t'ai pas demandé de venir pour te faire changer ta vision des choses, je n'en ai aucun droit. Je t'énonce juste un état de fait. J'ai la tête dans les nuages quand toi tu as les pieds sur terre. Si je veux t'emmener quelque part pour te faire une surprise, tu refuses jusqu'à ce que je te dise où l'on va.
- Tes justifications sont foireuses... Si tu ne m'aimes plus, dis-le plutôt que de te chercher des excuses.
- Que tu me croies ou non, je t'aime. Et c'est pour ça que je te quitte.
- Logique implacable...
- Je te quitte parce qu'on ne pourra jamais s'aimer de la même manière... Je me change pour te faire plaisir, je me renie, je me transforme en une personne que je n'aime pas. Et ça, je le refuse...

Elle hoche la tête, serrant de nouveau les dents...

- Et si moi je changeais ?
- Je refuserai.
- Ben tiens...
- Te demander de changer, ce serait accepter ce que je refuse moi-même. De quel droit ferais-je ça ?
- Et si tu faisais une connerie en me quittant ? Si tu le regrettais dans deux jours, deux semaines ou deux mois ? Tu crois que je t'attendrai ?
- Non... Mais il y a parfois des erreurs que l'on doit commettre. Pour apprendre, pour avancer... pour grandir.
- Tout ça, ce ne sont que des conneries de pseudo-romantique... Tu te donnes un genre. C'est comme me quitter sur le lieu de notre premier rendez-vous, ça rime à quoi ?
- Tu vois ? C'est pour ça que ça ne peut pas marcher. Tu penses que je joue un beau rôle pour me glorifier alors que je ne fais qu'être enfin moi-même. Quant au lieu... Et bien appelle ça une énième connerie de romantique. Je trouvais ça plus juste de fermer la boucle là où on l'avait commencé.
- Je ne t'attendrai pas, tu le sais ça ?

Il se lève, ferme les yeux et laisse la brise l'embrasser.

- Je le sais. Et je ne te ledemande pas.
- Alors c'est fini ?
- Tu n'auras aucun mal à trouver un mec qui te convienne... Mais ce ne sera pas moi, ça ne peut pas être moi.
- Et tu ne comptes faire aucun effort ? Pour sauver ce qui peut l'être ?
- Le prix à payer serait de m'oublier et de me plier à tes canons. Et je m'y refuse. Je préfère endosser le rôle du méchant et tu t'empresseras de te jeter dessus et de me conspuer.
- Et si la femme de tes rêves n'existait pas, hein ? Celle qui sera aussi romantique et insouciante que toi ? Tu finiras vieil homme, seul ?

Il hausse les épaules.

- Si elle n'existe pas, j'aurais passé de bons moments à la chercher et à la rêver. C'est mieux que rien...
- Naïf... et idiot.
- Peut-être... mais moi. Et pouvoir regarder sa vie en songeant qu'on a suivi sa propre route et non celle des autres... ça mérite bien ça.

Et sa route il prit, descendant doucement les marches, solitaire dans la foule d'amoureux. Mieux vaut être seul que mal accompagné dit l'adage. Si on lui avait demandé son avis, il aurait dit qu'il vaut mieux vivre un rêve seul que de marcher à deux dans la grisaille du monde, des oeillères sur le coeur.

5 Response to "Le choix"

  1. L'Aigle Noir says:
    08 octobre, 2008 02:51

    J'adhère... et j'adore... Trop romantique certainement moi aussi ^^

    Bon bin à ce que je vois, t'écris toujours aussi "mal" :D

  2. Djebulon says:
    22 octobre, 2008 22:11

    Euh ....
    Bein, qu'est-ce tu fais ce soir ?? je t'invite au restau ?? ;))))

    Moi j'adorre le passage avec le 'parce que tu crois que tout le monde est comme ça, il faudrait que je le sois aussi' ...
    C'est TRES dur à faire comprendre ce genre de truc ;)

  3. Jailed says:
    27 octobre, 2008 10:32

    "Et pouvoir regarder sa vie en songeant qu'on a suivi sa propre route et non celle des autres..."

    si seulement c'étais aussi simple...

  4. toma zed says:
    02 décembre, 2008 11:44

    yen à un qui n'a pas aimé le porte-ustensile Garfield ;)

  5. Anonyme Says:
    21 janvier, 2009 17:49

    Le romantisme n'est pas mort et encore moins une utopie...
    Bravo, bravo, bravo...
    C'est tout simplement "beau" !!!

    Toujours aussi impartiale !!! hi hi hi !!!