Parmi les vallées

Il y a quelque part dans la proche banlieue parisienne une place, à cheval entre deux villes. Au milieu de ses petits commerces de quartier, nichée entre un fleuriste et un bureau de poste, on peut y voir une vieille porte, de fer forgé et de verre, surmontée par une licorne.


Entrez-y, et vous arriverez dans un petit hall d'un ancien hôtel. Le sol carrelé a été foulé par des millions de pied, les dessins esquissés par les carreaux ont vu passer tant de gens... Combien d'épaules ont effleuré la colonne centrale, combien de mains se sont posés sur elle, une valise à la main ? Avancez de quelques mètres, suivez le chemin que prenaient les grooms lorsqu'ils se chargeaient des bagages et vous guidaient jusqu'à l'accueil. Là, vous verrez une grande double porte en bois qui remplace l'ancien comptoir. Une sonnette devait trôner dessus et derrière, un homme au sourire affable vous accueillait. Derrière lui devait se trouver le tableau avec les dizaines de clés des différentes chambres.


A gauche, un vieil ascenseur, minuscule, juste assez grand pour deux personnes. Aujourd'hui encore lorsque l'ascenseur tombe en panne, on y accroche un petit panneau de bois à la calligraphie sinueuse qui annonce « Appareil en panne », un panneau abîmé par le temps mais d'un charme indéniable.


Délaissez l'ascenseur et posez votre main sur la rampe en bois qui lui fait face. Montez les marches et rendez-vous à l'étage, en vous essuyant les pieds comme le demande le petit panneau accroché sous une marche il y a plusieurs dizaines d'années. Grimpez au premier étage en laissant votre main glisser sur le bois de la rampe, lissé par les années de main qui ont fait de même Passez devant la chiche lumière qui point des vitraux aux fenêtres.

Arrivé au premier étage, on peut voir trois couloirs, menant aux plus petits appartements de l'immeuble. Sans doute les chambres les moins chères. Avec un peu d'imagination, on pourrait y voir les traces des hommes et femmes qui y sont passés. Un jeune provincial qui venait visiter la capitale et qui n'avait pas les moyens de se payer une chambre à Paris même. Un couple d'amants vivant un amour interdit par leurs familles. Un artiste, peut-être écrivain, venant tenter sa chance dans la capitale.

Montez les deux étages suivants, et vous trouverez le même schéma de couloirs. Des chambres pour hommes d'affaire de passage. Foulez le linoléum qui était peut-être de la moquette autrefois, étouffant les pas des femmes de ménages venant nettoyer les chambres. Au-dessus du troisième étage, les appartements sont moins nombreux mais plus spacieux. Les suites.


Combien de maitresse ont attendu ici le retour de leur homme marié, venant les rejoindre le temps d'un week-end adultère ? Imaginez le groom menant les valises de la demoiselle jusqu'à sa suite, recueillant un billet de cent francs pour sa discrétion et partant avec un sourire entendu.


Avec un brin d'imagination, cet ancien hôtel regorge de souvenirs, de fantômes du passé, fragments éthérés d'un temps qui fut. En fermant les yeux, on entendrait presque les pas sourds d'un majordome sur la moquette, les rires étouffés ou les éclats d'une dispute se glissant sous le pas d'une porte.


Continuez votre visite si vous le désirez, et imaginez le passé. En ce qui me concerne, je m'arrêterai au troisième étage, dans une de ses petites chambres transformées en studio. Un jour, je partirai d'ici. Et ce jour-là, ce ne sont pas les souvenirs d'un groom, d'une femme délaissée ou d'un serviteur que je verrais. J'entendrais les rires qui s'échappent de la chambre 24, les soupirs amoureux ou le silence paisible de moments heureux. J'aurais un petit soupir en fermant cette porte en bois pour la dernière fois.

Car c'est dans ce petit studio que j'aurais vécu de bien belles années de ma vie d'étudiant. Et là, nul besoin d'imagination pour se souvenir. Il me suffira de fermer les yeux et de penser à ceux qui ont partagés des moments avec moi dans cette appartement.

Je pense que ce jour là, je sourirai.

6 Response to "Parmi les vallées"

  1. Jailed says:
    22 octobre, 2008 21:46

    tu à su nous faire revisiter ce lieu que l'ont à tant visité et si peu regardé...

    toujours une aussi belle plume...

  2. Djebulon says:
    22 octobre, 2008 22:02

    Mehd, ou l'art de transformer un studio trop petit pour faire rentrer plus de 5 personnes sans qu'elles se marchent sur les pieds et dont la cuisine ne permet pas de faire correctement les galettes bretonnes de So en une pièce pleine de charmes avec un passif en couleur... WOW !! t'as jamais pensé à faire commercial dans l'immobilier ;))

    Sans dec, je suis d'accord avec la personne qui a laissé le premier message : Toujours aussi belle plûme, tu l'as acheté chez un fournisseur spécialiste ?? Moi j'ai toujours mon vieux stylo à bille ... :(( et il n'en sort pas de telles phrases ... :D

  3. Nico says:
    29 octobre, 2008 21:03

    A louer coquette studette, grand salon, cuisine équipée.. (d'une porte)

    Négocie ton dernier mois de loyer contre la rédaction de l'annonce !
    ;)

    *nostalgique des soirees crèpes..

  4. Johan says:
    25 décembre, 2008 17:24

    Mais où est passée la calèche devant la vieille porte ?
    Ah... on me rapporte qu'elle a encore disparue :p

  5. Anonyme Says:
    21 janvier, 2009 17:32

    En lisant ces lignes, on sent la rampe glisser sous nos doigts, l'escalier craquer... on ferme les yeux et on y est : la distance a fuit d'un coup, c'était magique !!

    Ta môman très fière... et totalement impartiale, cela va sans dire !! hi hi hi !!!

  6. Gregory says:
    18 février, 2009 20:58

    Med, si un jour l'écriture n'arrive pas à te faire vivre, tu feras un très bon agent immobilier..