Pour eux

Je me souviens d'un moment, étant gamin... Je visitais mon arrière grand-mère, la grand-mère de ma mère. Je n'étais pas bien haut, probablement encore à l'école primaire. Je venais souvent jouer chez ma grande mamie, son appartement avait un petit escalier intérieur qui faisait la joie de mes petits soldats parachutistes.

Ce jour-là, un homme était présent. Aussi agé que mon arrière grand-mère, cet homme m'avait fait un peu peur lorsque je posais mon regard sur lui pour la première fois. Son visage avait la bonhommie de toutes les personnages agés face à des enfants. Mais ses mains... Je n'en détournais mon regard que parce que l'éducation de ma mère nous avait appris les bonnes manières.

Cet homme n'avait plus que quatre doigts. Je ne réalisais pas à l'époque qui il était. Ni quel accident avait pu lui oter autant de doigts. C'est bien des années plus tard, en découvrant au détour d'une conversation d'adultes, moi-même étant devenu adulte, que je compris. Cet homme avait été un résistant. Et les doigts qu'il avait perdus avaient été le prix à payer pour être tombé entre les mains de la Gestapo.

J'avais déjà entendu parler d'une branche honteuse de ma famille, éloignée, perdue, sans grande peine ni tristesse. Ceux qu'on appelait les "collabos". Le souvenir honteux.

Pourquoi alors n'avais-je jamais entendu parler de ce que ceux que je connaissais avaient fait ? Car si mon arrière grand-mère était si complice avec cet homme, c'est qu'elle aussi avait payé un lourd tribut durant ces sombres années.

Je ne posais pas de question au début. Le souvenir était peut être douloureux. Le temps passe et apaise les plaies. Mais cela n'est en rien une raison pour tenter de les rouvrir sans l'accord des intéressés. Alors j'ai écouté. Petit à petit, j'ai réuni des morceaux d'histoire, des souvenirs, des pans de vie dont j'ignorais tout. Et un jour, en 2008, le gouvernement allemand s'est manifesté et a contacté ma grand-mère.

Ce jour-là, j'ai posé les questions. Et découvert que si un pan de ma famille que je n'ai jamais connu avait collaboré pendant la guerre, un autre pan que j'avais un peu mieux connu, lui, avait été à l'opposé. Et que leur histoire méritait d'être connue.


*


Les fusils se lèvent en même temps, dans une mortelle chorégraphie. Les gueules noires, béantes et avides, le guettent. La lueur de la lune se reflètent sur l'acier brillant tandis que le temps ralentit et se fige.

Il les regarde, ces cinq hommes aux bottes aussi brillantes que leur fusil. Il croise le regard de l'un d'eux. Il ne tremble pas, ne cille pas, ne semble pas même vivre. Une statue de la mort, voilà ce qu'il est. Peut-être est-il mort de peur à l'idée d'ôter une vie. Peut-être croit-il dur comme fer que l'unique fusil chargé à blanc est entre ses mains et que son coup de feu ne tuera pas.

Ou bien apprécie-t-il le moment.

À coté des cinq hommes, un sixième. Un imperméable de cuir et un brassard rouge autour du bras, il a les mains dans les poches et fume une cigarette. Son chapeau projette une ombre nocturne sur son visage qui s'éclaire à chaque latte de cigarette.

Fernand les regarde. Il ne tremble pas. Il est mort de peur, mais il ne tremble pas. Qu'ils prennent sa vie comme ils ont pris la vie de tant d'autres avant lui. Mais ils ne prendront pas sa dignité.

Il ne veut pas fermer les yeux pour se plonger dans ses souvenirs. Alors il visite sa mémoire, les yeux grands ouverts sur les canons figés.

Fernand n'a pas trente ans.
Fernand est marié.
Fernand a une petite fille.
Fernand est un résistant.
Fernand va mourir.

*

Le tonnerre éclate au loin. Le convoi arrive. Fernand fait le guet avec des jumelles. Son visage est barbouillé de boue. Les premières lueurs des phares apparaissent au loin, avant le virage du chemin cantonal. Le premier véhicule apparaît. Une camionnette, remplis de soldats qui se tiennent du mieux qu'ils peuvent sur le chemin cahotant. Fernand range les jumelles dans sa besace pour éviter tout reflet sur les verres qui les trahirait, lui et ses compagnons. Il se retourne et dévale la pente jusqu'au ruisseau. Sous le pont, il fait signe à ses deux compagnons. Ils hochent la tête et connectent les derniers fils au détonateur. En courant, ils se dirigent vers le sous bois, aussi loin que le leur permet la longueur de câble. Le câble est rare en cette période d'occupation, ils ne peuvent donc pas aller bien loin. Juste assez pour ne pas être soufflé par l'explosion.

Le convoi arrive. Jean, le plus âgé, a les mains sur les détonateurs. Gaston, à peine 15 ans, se prépare à déconnecter le détonateur. Eux aussi se font rares, hors de question de l'abandonner en fuyant. Fernand est à demi-debout et scrute le convoi. Le premier camion s'engage sur le pont. Puis le deuxième... Jean attend son signal, tremblant, les mains moites posés sur la manette.

Attendre. Encore un peu. Le premier camion est bientôt arrivé à la sortie du pont.
Un bon timing, pour faire le maximum de dégâts.

Il tape sur l'épaule de Jean. Dans la seconde qui suit, la nuit se transforme en apocalypse. L'explosion assourdissante les jette au sol. À peine le temps de se relever, Gaston déconnecte le détonateur, un dernier regard en arrière pour voir les deux premiers camions retomber dans les hurlements de métal... et dans les hurlements humains.

Les premières balles fusent. Les soldats des camions suivants tirent à l'aveuglette. Mais les trois résistants sont déjà loin, à courir comme des dératés à travers le bois obscur.

Pas de cri de joie. Pas d'enthousiasme.
Ils sont fermiers, commerçants, marchands.
La guerre est venue à eux et le sens du devoir, la fatalité ou la colère les ont poussés à prendre les armes de la nuit.

Ni soldat, ni mercenaire.
Ils sont français et se battent pour défendre leurs foyers.
Des héros ordinaires, des héros morts de peur, des héros sans le chatoiement mystique qui englobe les personnages des histoires et des contes.
Mais des héros avec cette force et ce courage qui, jour après jour, les font défier la mort.

En un mot comme en cent, des héros qui ne se considèrent pas comme des héros. Et l'Histoire sait pourtant qu'ils l'étaient.

*

Elvire, dite Fernande, est la femme de Fernand. Elle aussi est une résistante. Aujourd'hui, elle marche sur la route pour rejoindre la ville voisine. Dans son panier, des poireaux. Sous son panier, des bâtons de dynamite.

Mère et épouse, elle s'avance résolument vers le barrage militaire. Elle serre les dents pour contrôler les tremblements de son corps. De l'autre coté du barrage, une cellule a besoin de ces explosifs. Il faut les faire sortir de la ville.

Le soldat lui demande ses papiers. Dans un sourire et dans un geste dans lequel elle met toute sa volonté pour l'empêcher de trembler, elle lui tend sa carte. Le soldat la regarde, puis regarde Fernande.

Elle ne peut s'empêcher d'imaginer le pire, qu'il demande à fouiller son panier, qu'il découvre les explosifs, qu'elle soit arrêtée et...

- Avancez !

Elle retient un soupir, continue de sourire et s'en va sur le chemin, à marche normale alors que tous ses instincts lui hurlent de se mettre à courir à toutes jambes.

Un sursis. Un bout de vie volé en plus. Qui permettra de tenir encore un peu plus.

*

Un train vrombit dans la nuit, Fernand et Jules sont terrés dans les bois non loin du chemin de fer. Au loin, les lumières des miradors strient la nuit de leurs rayons blafards.

Les explosifs sont placés. Le détonateur est en place. Il ne reste plus qu'à attendre que le train passe au bon endroit et...

- HALT !

La main sur le détonateur, Fernand se fige. Une sueur glacée lui glisse le long du dos. Il ne respire plus. Un canon de fusil se colle à l'arrière de son crâne.

Jean a ses cotés réagit au quart de tour et dégaine un revolver en se relevant. Un bruit mat, de crosse contre crâne, résonne et Jean s'effondre.

Le soldat lui hurle quelque chose, probablement de lâcher le détonateur. C'est donc pour ça, se dit Fernand, qu'il n'a pas encore tiré. Il a peur que j'actionne le détonateur en tombant en avant...

Le train arrive. Le soldat hurle encore plus fort. Fernand ne bouge pas. Le train avance encore. Il est presque au point d'explosion.

Il sent un mouvement d'air derrière lui. Le soldat a finalement décidé d'utiliser sa crosse pour assommer Fernand et le jeter sur le coté. Fernand sent plus qu'il ne voit la crosse reculer puis amorcer sa descente vers sa tempe. Sa main se crispe et actionne le détonateur.

Il est inconscient tandis que le chemin de fer explose et que le train déraille...

*

Il les regarde ces canons béants, et il pense à sa femme, Fernande, et à sa fille, Marie-José.
Il pourrait hurler quelque chose d'héroïque, un « Vive la France » ou «Vive la Résistance ! ». Mais Fernand n'est pas un héros.

Juste un homme qui a défendu les siens.

L'officier de la Gestapo jette sa cigarrette et lâche un court mot, à peine deux syllabes.
Fernand est mort avant d'avoir entendu la salve.

Derrière lui, une veuve et une orpheline.
Derrière lui, la fierté de ses descendants.

Car de par son sacrifice, et grâce aux si nombreux sacrifices d'autres héros ordinaires comme lui, la France se relèvera. Et vivra.

*

À la mémoire de mon arrière grand-père, Fernand Machon, exécuté en 1942 par l'armée allemande pour sabotage et faits de résistances.
En l'honneur de mon arrière grand-mère, Elvire « Fernande » Machon, déportée à Dachau en 1943, survivante, décorée de la Légion d'honneur pour acte de bravoure pendant la deuxième guerre mondiale.
Et en mémoire de tous les héros ordinaires de cette époque. Et aux orphelins qu'ils ont laissé derrière eux.

1 Response to "Pour eux"

  1. Anais says:
    01 août, 2010 13:57

    Merci Mehdi, c'est vraiment émouvant et encore une fois c'est vraiment bien écrit.