In memoriam

C'est un petit bar parisien, niché dans une ruelle derrière la Comédie-Française. Elle y entre, descendant les quelques marches de l'entrée pour pénétrer dans ce petit caveau aux lumières tamisées et au fond sonore discret mais agréable. Elle passe devant le comptoir et remarque un homme, assis seul. Sans qu'elle se l'explique, quelque chose réagit en elle en voyant son profil.

Elle rejoint ses amis, assis sur les banquettes cosy qui ornent tout le bar, tentant de comprendre cette petite étincelle dans son esprit.

Sans vraiment comprendre pourquoi, l'homme occupe ses pensées. Elle discute avec ses amis, rit, s'amuse... Mais une partie de son esprit reste focalisé sur le visage triste de cet homme.

Au bout d'une heure, elle ne tient plus, elle s'excuse auprès de ses amis et, son verre à la main, va s'asseoir au bar, à coté de l'homme. Il lève le regard et croise le sien dans le miroir qui orne le mur du fond. Petit hochement de tête, elle lui sourit.


- Pardonnez-moi... Ne prenez pas ça pour les avances d'une séductrice mais... Est-ce qu'on se connait ?

Pour seule réponse, il lui sourit.

- Bonsoir mademoiselle... Qu'est-ce qui vous fait croire que nous nous connaissons ?
- Je ne sais pas... Vous allez trouver ça idiot mais... je vous ai vu en rentrant... et il y une étrange sensation qui me trotte dans la tête depuis...

Encore une fois, il se contente de lui sourire. C'est un sourire triste... sincère, mais si triste. Son cœur se serre.

- Mauvaise journée ? Vous avez l'air un peu abattu...
- On pourrait appeler ça une mauvaise journée.

Il lève son verre à martini.

- Un toast... au célibat... Cet ami qui débarque toujours quand on croit en être débarrassé.

Elle lève son Martini Framboise et trinque dans un tintement cristallin.

- Je vois... C'est toujours une sale journée quand on se fait larguer...
- En effet... Mais c'est la vie, non ?
- Peut-être... Loin de moi l'idée de jouer la psy de comptoir mais on finit toujours pour survivre... Les jours passent, on l'oublie, on oublie l'histoire... On ne garde que les bons souvenirs et on avance.
- Et si on ne peut pas oublier ?
- On est toujours persuadé de ne pas pouvoir oublier, surtout quand c'est tout frais.
- Non, ce n'est pas ce que je veux dire... Qu'est ce qui se passerait si on était incapable d'oublier, physiologiquement parlant ?
- Vous voulez dire toujours se souvenir d'une histoire passée ?
- Non, je veux dire toujours se souvenir, de tout. Imaginez une vie comme ça, ça ne serait pas très rose...
- Hmmm... Avouez que ça aurait ses avantages, non ? Plus d'oubli de code de carte bleue, de digicode ou de code PIN... Plus d'oubli d'anniversaire, plus de trucs oubliés sur la liste des courses. Pour quelqu'un de tête en l'air comme moi, ce serait le rêve...

Il rit. Un rire honnête, sincère, mais teinté d'une étrange amertume.

- Evidemment, ça aurait ses avantages... Mais imaginez le revers de la médaille. On n'oublie plus les relations qui se terminent mal, on n'oublie plus les gens qui nous ont quitté, les membres de notre famille qui sont morts... On se souvient de tout. Bon, comme mauvais.
- J'imagine que ça ne serait pas rose tous les jours... Il paraît que notre cerveau a besoin d'oublier. Notre mémoire n'est pas faite pour se souvenir de tout... Un peu comme un disque dur, la place est limitée.
- Tout juste... C'est pour cela que le sommeil est vital, vous savez ? Notre corps recharge ses batteries pendant le sommeil. Mais notre esprit, lui, fait le tri... Il efface les données inutiles, qui parasiteraient notre conscience.
- Ce serait dur... On a besoin d'oublier pour avancer. La mémoire, sans oubli, ne serait plus la mémoire. Plus de souvenirs qui ressurgissent, plus de madeleine de Proust qui vous ramène d'un coup en enfance, nostalgique... C'est étrange... Je n'avais jamais réalisé qu'il était si important de pouvoir oublier.
- Il est rare de réaliser cela... Il paraît que certaine personne ont une mémoire sans faille, qu'ils n'oublient jamais rien. Ce n'est pas rose. Comme vous le dites, on a besoin d'oublier. Oublier ce qui fait mal, oublier ce qui déçoit...
- Vous pensez ne pas pouvoir l'oublier ?
- Vous voulez dire... « elle » ?
- Celle qui provoque cet air triste chez vous, oui.
- Je sais que je l'oublierai pas.
- On en est toujours persuadé dans ces moments là. Vous verrez, vous finirez par l'oublier.

Il plonge ses yeux gris dans les siens, avec un air malicieux lui aussi nimbé de tristesse. Quel est donc ce sentiment qui l'asticote, comme quelque chose qu'elle aurait sur le bout de la langue sans parvenir à l'articuler. Tout est triste chez cet homme. Son sourire, son regard, son rire... Il dégage une aura étrange, comme un poids sur les épaules. Pourtant, et étrangement, il ne fait pas partie de ces gens dépressifs, dont l'accablement suinte et contamine les gens alentours. Non... Cette tristesse fait partie de lui, il semble le savoir et l'accepter. Il est à la fois triste et lucide. Elle a l'étrange impression qu'il pourrait être triste et heureux à la fois...

- Il y a quelque chose en vous... comme un poids, quelque chose que vous portez mais dont vous avez l'habitude.
- Vous avez l'oeil mademoiselle...

Il sort un billet de sa poche et le pose sous son verre vide avec un regard pour le barman. Il se lève.

- Vous partez ?

Elle n'a pas réussi à dissimuler le dépit dans sa voix.

- Je dois m'en aller... Mais merci pour cette conversation.
- Ça ne me regarde pas mais... ça va aller ?

Il lui sourit, tendrement. Il se penche vers elle et embrasse sa joue.

- Ça va aller Hélène, ne vous inquiétez pas.

Il se dirige vers la sortie tandis qu'elle ouvre grand les yeux.

- Comment connaissez-vous mon prénom ?!

Il s'arrête, la main sur la poignée de la porte et se retourne.

- Vous aviez raison. On s'est connus. Il y a dix ans, à une soirée d'un ami commun. Nous avions un peu discuté, tout comme ce soir.
- Mais... pourquoi ne pas me l'avoir dit ?
- C'était dans un appartement du quatorzième, continue-t-il comme s'il n'avait pas entendu la question. Vous portiez une robe rouge, avec quelques fleurs brodées sur l'épaule droite. Vous portiez des bottines de cuir, noires. Vos cheveux étaient plus courts mais avec la même teinte auburn. Vous portiez trois bagues, une à l'index droit, une autre au pouce gauche et une dernière à l'annulaire, la même que vous portez ce soir. Vous m'aviez dit être étudiante en économie à l'époque. Vous veniez de vous faire larguer et notre ami commun vous avait invité pour vous aider à oublier ce Charles...
- Charles... Il était complètement sorti de mon esprit... mais comment vous rappelez-vous de tout cela ?

De nouveau ce sourire triste...

- Je n'oublie pas. Jamais. Bonne soirée Hélène.

Et avant qu'elle puisse réagir, il sortit et disparut dans la nuit parisienne.






« Je voudrais perdre la mémoire

Pour ne plus changer de trottoir

Quand je croise mes souvenirs. »

Georges Moustaki

2 Response to "In memoriam"

  1. Why-Not says:
    13 avril, 2008 22:31

    Très beau... dommage que le public n'y soit pas...

  2. bankair says:
    14 avril, 2008 19:54

    Tout ça me rappelle une phrase d'une douce anguille: "Amnésique et heureuse en tout".