Vent nocturne


La pluie caracole de feuille en feuille, rebondit sur le bois humide et joue sur les arbres comme s'ils étaient les lamelles d'un carillon végétal. Les gouttes rebondissent, glissent, sonnent et chantent sur l'instrument vert.


Même de là où elle est, elle peut entendre la mélopée qui se joue sous ses pieds, loin en contrebas. Ici, entre les gargouilles, les jambes dans le vide, elle se balance doucement au rythme des notes aqueuses. Les visages des monstres de pierre qui l'encadrent l'ignore superbement, fixant contemplativement l'horizon parisien de leur regard pétrifié.


Elle est seule, elle a l'habitude... Elle et ses pensées, elle et ses idées noires...


Ses bottines de cuirs tapent contre la pierre froide sur laquelle elle est assise, écho aux gouttes de pluie qui frappent les feuilles. Elle est trempée, la pluie dégouline sur son visage. Pas de larmes, juste de la pluie. Rien que de la pluie. Sous elle s'étend le parvis de Notre-Dame, plusieurs dizaines de mètres en contre-bas. Il est tard, le parvis est vide. Il n'y a qu'elle. Elle et les silencieuses gargouilles. Elle pose les yeux sur le monstre qui est à sa droite et lui pose une main sur le haut du crâne, comme si elle caressait un gentil toutou. La pluie lui coule le long de l'échine, mais la gargouille ne s'en émeut pas, imperturbable.


- Vous devez être bien seuls ici, toi et tes potes...


La gargouille semble vouloir garder sa réponse pour elle et ne lâche pas un mot. Pas même un petit grognement, rien.

Elle soupire et repose son regard sur le vide qui la sépare du sol. Ce serait si simple. Une petite pichenette et finies les emmerdes. Les problèmes de coeur, de loyer, d'avenir... les problèmes de vie. Il suffirait d'une infime pichenette et elle glisserait le long de la pierre et s'envolerait. Peut-être qu'elle pourrait voler comme un oiseau, étendre les bras et laisse le vent l'emporter ? Loin, loin, loin de tout ça...


- Trop facile, non ?


Elle tourne la tête vivement, le coeur manquant un battement. Derrière elle, un homme la regarde, les yeux aussi fixes que les gargouilles. Il porte un imperméable de cuir noir sur lequel tombent de longs cheveux blancs. Il a les yeux clairs, si clairs qu'elle n'arrive à définir leur couleur. Elle fronce les sourcils face à l'intrus.


- De quoi ?

- Une petite pichenette... Ce serait trop facile, non ?


Il s'avance et d'un léger saut, grimpe sur le muret et s'assoit à coté d'elle. Elle regarde son profil, sa peau d'albatre qui, avec ses cheveux blancs, jurent sur le noir de sa tenue. Il regarde en bas et siffle.


- Sacrée hauteur... Crise cardiaque.
- Quoi crise cardiaque ?

- Vous feriez une crise cardiaque avant de toucher le sol... Avouez que ce serait idiot de sauter d'ici et de finalement mourir d'une crise cardiaque.
- Qu'est ce qui vous fait croire que je veux sauter ?


Il a alors un petit rire, un rire étrange, léger et fragile comme du verre. Cristallin, pense-t-elle, sans s'expliquer ce qu'elle entend par là.


- Vous voulez sauter mademoiselle... Les soucis de la vie je présume...
- Non, je...

- Un petit ami qui vous traite mal...
- Que...
- Un boulot de merde...
- Dis donc...
- Des factures et des crédits qui s'entassent...
- Vous me suivez ? Espèce de sale...
- T-t-t-t, pas de grossièretés. Non, je ne vous suis pas. Enfin, pas au sens où vous l'entendez.
- Alors comment vous savez tout ça ?
- De quoi donc ?
- Faites pas l'innocent... Ma vie, mes emmerdes... ça...


Elle tend la main vers le vide dans un geste explicite.


- Et puis... Vous avez parlé de « pichenette » ? Comment vous saviez que je pensais à ça ?

- Vous êtes plus maline que vous n'en avez l'air...
- Hey, m'insulte pas espèce de...
- Vous avez besoin d'aide, la coupe-t-il.


Elle referme la bouche dans un claquement sec et sonore et le regarde avec des yeux soupçonneux.


- Personne ne m'a jamais aidé... j'ai besoin de personne.

- Faux, faux, faux... vous avez besoin d'aide... Ne serait-ce que pour vous rappeller que tout n'est pas aussi noir que ce vous semblez croire.
- J'ai pas besoin d'aide ! Qu'est ce que vous venez foutre ici, à m'emmerder avec vos salades ?
- Je viens vous rafraichir la mémoire...
- J'ai pas besoin qu'on me la rafraichisse, j'me souviens très bien de toutes les saloperies que j'ai sur le dos !
- Ah ça, je n'en doute pas un seul instant...


Il contemple à son tour le vide, balançant ses jambes comme un gamin sur une chaise trop grande pour lui.


- Mais... voyez-vous... vous ne vous souvenez que des saloperies justement...

- Parce que j'ai que ça... C'est tout ce qui fait ma vie, vous pigez ? Saloperie sur saloperie, malchance sur malchance... Alors foutez-moi la paix avec vos conneries !
- Vous ne voulez pas d'aide alors ?
- NON ! Hurle-t-elle en se mettant debout sur le muret. J'ai pas besoin d'aide ! Personne n'est là pour m'aider, j'en ai pas besoin !


L'homme soupire et hausse les épaules :


- On n'aide pas les gens malgré eux...


Il se lève alors à son tour et d'un leger coup de la main, la pousse dans le vide.

Elle n'a pas le temps d'articuler un mot que le vide la happe déjà. Un hurlement commence à naitre dans sa gorge tandis qu'elle voit le muret et les gargouilles s'éloigner. Entre les deux monstres de pierre, il la regarde, goguenard, et dit contre le vent et la pluie :


- Alors ? Personne pour vous aider ? Personne dans votre vie hein ?


Et comme on le dit souvent dans ces cas là, sa vie se met à défiler devant ses yeux tandis qu'elle hurle et qu'elle se rapproche du mortel parvis. Des flashs d'images lui strient les yeux, prenant la place de cet homme moqueur qui la regarde mourir.


Une main tendue. La chaleur au creux de sa paume. Elle ouvre la main et n'y cueille que la pluie.
Un sourire. Sa mère. L'image disparaît et est remplacée par le sourire monstrueux des gargouilles.

Des bras qui l'enlacent, qui la serrent contre elle. Et puis c'est le vent qui s'empare d'elle.
Un goût de bonheur sur ces lèvres, un baiser oublié. Lui. Et c'est un hurlement qui caresse alors ses lèvres.
Des mots doux, des je t'aime, des appelle moi, des ne m'oublie pas, susurrés à l'oreille. Et elle l'entend, ce type, en train de hurler :


- ALORS ? Personne pour vous aider ? Vous en êtes certaine ? Jamais personne ? Vous n'avez pas besoin d'aide ?


Et elle comprends qu'elle va mourir, ici, comme une conne. Seule. Parce que ses bras étaient tordus au lieu d'être tendus. Elle comprends qu'elle va crever alors qu'il y a encore des gens pour elle. Qu'elle n'est pas seule. Elle comprends. Mais elle comprends trop tard. Elle hurle alors :


- J'ai besoin d'aide !


Elle voit alors avec stupeur l'homme se pencher en avant et se jeter dans le vide. La demi-seconde suivante, elle sent quelque chose qui la porte et qui la tire vers le haut. Elle n'a pas le temps de comprendre ce qui se passe qu'elle se retrouve en compagnie des gargouilles, en sûreté de l'autre coté du muret. Le coeur sur le point d'exploser, le visage envahi de larmes, elle regarde autour d'elle.


Mais personne. Elle est seule. Elle en vient même à se demande si elle ne vient pas de rêver. Mais ses jambes tremblantes et son coeur au bord de l'arrêt lui prouvent le contraire. La pluie s'est soudainement arrêté. Elle regarde les cieux et voit une plume blanche qui descend, doucement ballotée par le vent. Elle l'attrape en plein vol.


- Chaude...


Elle sent la chaleur qui irradie de la plume envahir sa main, tandis qu'en elle, des mots résonnent et font s'écouler de nouvelles larmes sur son visage.


Alors, allez les trouver. Ceux qui peuvent vous aider. Ceux qui font que vous n'êtes pas seule. Et n'oubliez pas : on n'aide pas les gens malgré eux.

5 Response to "Vent nocturne"

  1. D.ambulante says:
    04 mai, 2007 01:25

    J'ai comme une impressions d'une multitude de messages subliminaux, ou sublimes tout court.

  2. D.ambulante says:
    04 mai, 2007 01:26

    impression sans S bien sûr, il est tard, pardonnez...

  3. Nova says:
    04 mai, 2007 16:56

    une plume toujours aussi belle mon cher Icy et des textes toujours aussi lourd de sous entendus.....


    ;)

  4. soof Says:
    15 mai, 2007 12:15

    hé beh c'est joli !

  5. toma zed says:
    23 mai, 2007 15:38

    Hihihi, Il aime bien croire aux anges icy.... ou peut etre il aime croire qu'il faut croire aux anges.. qui sait ^^