Le gamin de Paris


Il est tard. Le soleil a depuis longtemps tiré sa révérence quotidienne pour céder la scène à sa tendre comparse qui s'est empressé de glisser un voile d'obscurité sur Paris. Pour ceux qui connaissent la grande dame qu'est Paris, nul besoin du soleil pour retrouver son chemin. Mais Lisa n'est pas une habituée de Paris, et même avec la lumière artificielle des lampadaires elle a perdu son chemin.

Cela fait une bonne heure qu'elle tourne en rond dans les ruelles du centre de Paris, sans parvenir à retrouver son hôtel. Lisa est têtue et insiste : elle trouvera sa route. Elle ne sera ni une provinciale perdue dans Paris, ni une touriste égarée. Alors Lisa continue d'avancer, de tourner, de faire demi-tour et de tournevirer. Et elle s'enfonce de plus en plus dans Paris, sans parvenir à trouver la bonne direction.

Elle finit par arriver aux alentours de Chatelets, près de l'Eglise Sainte-Eustache.

Il est tard, si tard que la nuit a invité son amie la Lune pour lui tenir compagnie lors de sa veillée. Les deux comparses discutent tranquillement dans les cieux tandis que Lisa erre. Elle traverse le parvis, désert, sans âme qui vive avec pour seuls compagnons l'échos de ses pas lorsqu'une voix rompt le silence :


- Perdue m'dame ?


Lisa s'arrête et tourne la tête dans tous les sens pour trouver la voix fluette qui l'a interpellée. Mais elle ne voit personne, pas un brin de mouvement ou de vie.


- Ici ! Précise la voix fluette.


Sur le parvis, une immense tête et une main de pierre trônent. C'est du creux de cette main que jaillit une bouille d'enfant à demi-souriante.


- C'est rare de voir des gens dans le coin à cette heure-ci...
- Ah... euh... bonsoir... hésite Lisa.


Elle se sent un peu idiote face à cet enfant, perdue qu'elle est comme une gamine dans un centre commercial. Puis elle réalise qu'un enfant seul, en plein milieu de la nuit, ne devrait pas se trouver ici.


- Que fais-tu ici aussi tard ?

- Tard, tard... La nuit fait que commencer m'dame !


Il saute depuis la main et atterrit souplement, comme un chaton, près d'elle. Elle le regarde de haut en bas. Il semble tout droit sorti d'un autre siècle : casquette feutrée posée nonchalemment sur la tête, une petite chemise à manches courtes rentrée dans une sorte de short datant, au moins dans le style, de l'avant-guerre et tenu par une paire de bretelles. Il a un sourire canaille tandis qu'il la regarde lui aussi de haut en bas. Il doit avoir aux environs des dix ans, à peine plus.


- Z'êtes pas d'ici, hein ?

- Euh... non... en effet.
- Ça s'voit ! Perdue hein ?
- Ça aussi ça se voit ?
- Comme le tarin au milieu de la trogne !
- Je suis peut être perdue mais ça ne m'explique pas ce qu'un gamin comme toi fait ici à cette heure-ci.


Il part d'un rire franc et sincère. Lisa ne peut s'empêcher de sourire elle aussi. Le rire du gamin a quelque chose de communicatif, mais il a aussi quelque chose d'étrange, une impression en filigrane. Elle a beau chercher cependant, elle ne peut mettre le doigt dessus...


- Je ne suis pas un gamin comme les autres m'dame !

- Ah oui ? Voyez-vous ça...
- Ouais ! Chuis un gamin de Paris moi ! Un vrai de vrai !
- Et que fait un gamin de Paris, un vrai de vrai, dehors aussi tard ?


Le gosse la regarde, sans sourire, droit dans les yeux. Puis il penche la tête et regarde la Lune.


- J'pense qu'il rêve m'dame...


Lisa est décontenancée par cette réponse... Elle scrute attentivement l'ombre de tristesse qui vient de passer sur les yeux de l'enfant, une ombre si vieille, si agée, qu'elle ne devrait pas se glisser dans le regard d'un gamin de dix ans. Et pourtant elle est là, voile bien trop ancien pour la candeur de ce visage barbouillé. Lisa sent une boule se former dans sa gorge.


- Et à quoi rêve-t-il ce petit garçon ?


Sans détourner le regard de la Lune, l'enfant lui répond :


- Il rêve, il se souvient, il rêve qu'il se souvient... Ou bien il se souvient qu'il rêve...


Il secoue la tête et retrouve son sourire canaille.


- Vous alliez où m'dame ?

- A... A mon hôtel. Près de la rue Rambuteau, il est rue Saint Martin je crois... Je pense que je ne suis pas loin mais je... bon, je suis un peu perdue.
- Héhéhé ! Pas de problème, j'vais vous aider !


Il court vers elle et lui prends la main pour la tirer en avant.


- Allez, en avant ma grande !


Il l'emmène, la tire en riant et la rapproche de son but. En chemin, Lisa lui demande :


- Et quels sont les rêves, ou les souvenirs, d'un gamin de Paris ?

- Y'a de tout, répond il du tac au tac. Des rires, des larmes, du chapardages, des bagarres...
- Tu es un vrai p'tit démon dis moi...
- Et y'a aussi des coups de feu, continue-t-il comme s'il ne l'avait pas entendu, des soldats, des barricades et des morts. Des camarades. Des cartouchières trop tentantes. Puis du sang. Trop de sang.
- Petit... De quoi parles-tu ?
- Je vous l'ai dit, non ? Des rêves, des souvenirs, un peu des deux.
- Que...

Elle n'a pas le loisir de continuer sa question que le gamin s'arrête de courir et de la tirer.


- Et voilà m'dame. Prochaine rue à droite et vous serez à votre hôtel. Moi j'peux pas aller plus loin.

- Pourquoi ne peux-tu pas aller plus loin ? Et puis, où vas-tu aller ? Je préférerai te ramener chez tes parents...


Pour seul réponse, il lui lance un sourire canaille et pointe le doigt derrière elle. Lisa se retourne et voit un de ces petits panneaux noirs et rouges qui relatent l'Histoire de Paris en divers endroits de la capitale. Elle se retourne vers le gamin et dit :


- Et bien quoi ? Que veux-tu...


Mais sa question s'évanouit sur ses lèvres, puisqu'il n'y a plus personne pour y répondre, ni même pour l'entendre. Le petit gamin de Paris a disparu, comme un coup de vent, comme un clin d'oeil chapardeur.


- Petit ? appelle-t-elle.


Mais elle n'a pour réponse que le doux murmure d'un vent nocturne. Elle se retourne, regarde autour d'elle. Personne. Son regard s'arrête sur le pannonceau rouge et noir. Elle s'approche pour le lire :


« Ici se trouvait la Rue de la Chanverrerie ou, comme l'appellait Victor Hugo, la Rue de la Chanvrerie, qui a été absorbée par la Rue Rambuteau. C'est dans cette rue, probablemement à l'endroit où vous vous trouvez, qu'aurait été tué le petit Gavroche, héros du célèbre roman de Victor Hugo Les Misérables. Le petit gamin de Paris aurait trouvé la mort en tentant de ramasser des cartouchières pour ses camarades insurgés sur les Barricades en 1831. »


Lisa regarde le panneau sans plus le voir. Elle se souvient alors de ce qu'elle a entendu lorsqu'elle marchait sur le parvis de Saint-Eustache : l'écho de ses propres pas qui résonnait haut et fort. Mais lorsque le gamin a ri à gorge déployé, au même endroit, quelque chose l'avait dérangé.

Il n'y avait pas d'écho.


Elle se tourne vers l'obscurité de Paris. Et un murmure se glisse entre ses lèvres, honteux et incrédule, chuchoté et à peine avoué...


- Gavroche...


Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.

Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à...


3 Response to "Le gamin de Paris"

  1. Nova says:
    18 avril, 2007 10:52

    Touchant....du toi tout craché :)

  2. Anonyme Says:
    24 avril, 2007 13:39

    J'adore celui là

  3. Chaloupe 49 Says:
    10 novembre, 2007 00:02

    Il est très bo ce texte...